Olivier Deprez, processus de créations

Vincent Baudoux
05 novembre 2019

La Bibliotheca Wittockiana présente jusqu’au 20 janvier, WREK NOT WORK, un projet initié par Olivier Deprez, qui vaut la peine d’être raconté. 


Tout pourrait commencer avec cette gravure réalisée selon un strip dessiné par l’Américain Ernie Bushmiller à la fin des années 1930 qui connaîtra un succès mondial : Nancy. On y voit une gamine perplexe devant un dépotoir abandonné sur le trottoir. Elle finit par emporter l’ensemble, convaincue que ces objets oubliés peuvent encore servir. Il s’agit moins - ou pas encore - d’une pensée écologique que d’un constat quasi philosophique : l’idée de progrès ayant tout contaminé, y compris la culture humaine, fait que, au nom de la nouveauté - technologique, chaque nouvelle vague efface les plus anciennes, quel que soit le domaine. Olivier Deprez s’interroge sur le rôle de l’artiste actuel dans ce scénario. : comment œuvrer, avec, ou malgré ce processus ? 

Obsolescence culturelle programmée 


L’obsolescence programmée ne concerne pas seulement la plupart des objets de notre quotidien. Se rend-on compte qu’elle décide tout autant du monde de la culture ? A l’heure de Google et Wikipedia qui rendent tout savoir instantanément accessible, des trésors d’Ali Baba culturels à peine produits s’amassent dans les hangars virtuels à l’image de ceux d’Amazon. La mémoire de l’humanité se sédimente en couches de plus en plus épaisses, comme les coquillages d’il y a soixante-dix millions d’années environ qui forment aujourd’hui les falaises de Douvres. Toutefois, il y a une différence essentielle entre le processus de la nature et la désuétude forcée qui crée ainsi d’immenses dépotoirs culturels artificiels. Olivier Deprez fait de son œuvre un moment de liaison entre les mondes ancien et contemporain, via une collecte d’images issues du web et traités par InDesign, le fait à la main associée aux techniques digitales. Il dit le monde moderne avec les moyens du monde ancien. L’artiste y voit une dimension d’émancipation qui confronte, par exemple, l’expressionnisme le plus sombre aux comics, décloisonnant les genres, les temps, les lieux, les images fixes ou mobiles. Kafka y côtoie Karl Drayer, Vladimir Tatlin et Ernie Bushmiller. La poésie de Jan Baetens voisine le cinéma de Jean-Luc Goddard et le suprématisme de Malévitch. Etc., la liste de ces rencontres est peuplée, entre autres, de Samuel Beckett, Victor Cklovski, Raymond Queneau, Georges Perec, Friedrich Murnau, Dziga Vertov, Andreï Tarkovski, tous noms qu’Olivier Deprez ravive dans notre mémoire. 

Travail artistique 


Le travail incarne le lien social par excellence dans notre société et la manière dont elle est organisée. Avec ses horaires et ses rituels, il égrène les heures au fil des jours, des semaines, des années. Etre sans travail (ou, disons-le crûment, chômeur) est vu par nos contemporains comme une tare, une maladie sociale honteuse. Et que dire du poète ou de l’artiste, assimilé au doux rêveur non productif ? Or, de quel travail — rentable — l’artiste d’aujourd’hui peut-il se targuer, alors que ses illustres prédécesseurs remplissaient un rôle de communication bien précis, au service du prestige et de l’image du commanditaire ? Répondre à la question est loin d’être évident. Aussi, Olivier Deprez expose le processus de gravure ainsi que les gravures, fruits de ce travail, aux cimaises de la Wittockiana, en exhibant l’installation nécessaire à la production, les machines, les outils, les papiers, les encres, le cheminement de A à Z jusqu’aux déchets. Et parfois, l’artiste invite des exclus de ce monde à se joindre temporairement aux mécanismes de la création, handicapés mentaux par exemple. 

Gravure


La gravure sur bois, médium choisi par l’artiste, est particulière en ce qu’elle taille dans le vif. D’où la violence, voire la cruauté, physique, corporelle, pour amener l’outil (la gouge) à creuser la matière comme le soc de la charrue meurtrit la chair de la terre. Puis le passage par la presse, mot qui dit à lui tout seul combien la douceur est exclue. Imprimé en noir et blanc, le contraste est sans nuance. Telle est la démarche, radicale. Mais, ceci ne serait que spéculation si, coup de génie ou coup de folie, l’artiste n’avait fait le choix du contreplaqué comme support privilégié. Pas le bois, de fil ou de bout, pas la plaque de cuivre, mais un assemblage de déchets, comprimés, collés en couches à fils croisés en un agglomérat dense. Miracle, le contreplaqué, produit contemporain, industriel, rapide, copie ce que la nature sédimente en millions d’années ! Tout est là, dans le choix d’un médium en lui-même signifiant, initiateur de la démarche qui lie le présent au passé via les outils technologiques. Avec Olivier Deprez, le monde artistique actuel se met en question à partir des techniques anciennes. Gros sujet de réflexion. Une exposition qui fait réfléchir, qui rend plus lucide, et peut-être plus intelligent. Seul bémol, un mot d’introduction ne serait pas superflu, tant le visiteur peu préparé pourrait se sentir désemparé vis-à-vis d’un tel propos… et passer ainsi à côté d’une œuvre contemporaine qui n’a rien de superficiel. 

WREK NOT WORK 
Bibliotheca Wittockiana 
Rue du Bemel, 23, 1150 Bruxelles 
Du mardi au dimanche de 10h à 17h
Jusqu’au 20 janvier 2020 

https://wittockiana.org/

Vincent Baudoux

Journaliste

Retraité en 2011, mais pas trop. Quand le jeune étudiant passe la porte des Instituts Saint-Luc de Bruxelles en 1961, il ne se doute pas qu'il y restera jusqu'à la retraite. Entre-temps, il est chargé d’un cours de philosophie de l’art et devient responsable des cours préparatoires. Il est l’un des fondateurs de l'Ecole de Recherches graphiques (Erg) où il a dirigé la Communication visuelle. A été le correspondant bruxellois d’Angoulême, puis fondateur de 64_page, revue de récits graphiques. Commissaire d’expositions pour Seed Factory, et une des chevilles ouvrières du Press Cartoon Belgium.