Regards courbes dans le jardin d’Horta

Gilles Bechet
16 juillet 2020

A Renaix, le parc d’une villa construite par Victor Horta accueille les œuvres d’une vingtaine d’artistes contemporains pour un subtil dialogue entre art et paysage.

Grand artiste visionnaire, Victor Horta avait l’habitude de travailler avec des artistes et artisans contemporains pour donner formes à son rêve d’œuvre totale. En réaction sans doute aux saccages et destructions dont les joyaux Art nouveau ont été victimes, on a eu tendance à les préserver dans une bulle hors du temps. Propriétaires de la Villa Carpentier, construite par Horta en 1899 pour un industriel du textile de Renaix, Olga et Michel Gilbert ont voulu renouer avec l’esprit d’ouverture de l’architecte en accueillant une exposition d’art contemporain.


Enigmatique simplicité

Et c’est Yolande De Bontridder et Jennifer Plasman qui se sont vu confier les clés du jardin. « En me plongeant dans les textes d'Horta, je suis tombée sur la phrase "Toutes les lignes droites sont courbes !", qui a été le déclencheur du choix des artistes belges et internationaux », précise la première. La curatrice a voulu mettre l’accent sur des créateurs « mid career » qui, malgré un parcours muséal solide, ne bénéficient pas toujours de la visibilité qu’ils méritent. Les pièces exposées se partagent entre des œuvres existantes et d’autres réalisées spécifiquement pour le lieu. « Après un tour du parc, chacun des artistes invités a choisi son endroit sans que j’aie eu besoin de négocier pour les départager. »

Subtilement intégrées au paysage, les œuvres s’apprécient une à une au gré de la promenade dans les jardins réaménagés avec goût par Olga Gilbert. Sur la pelouse qui s’étend devant la villa, Erwan Mahéo met en scène, avec une énigmatique simplicité, un trou circulaire flanqué d’un monticule herbeux correspondant à son diamètre. Un peu plus loin flotte dans les arbres le nuage rouge que Tatiana Wolska a réalisé avec des bouteilles en plastique découpées et thermosoudées. À l’abri du sous-bois, elle a également réassemblé des morceaux de bois comme si une excroissance anarchique et vivante émergeait d’un tas de bûches bien rangées. Dans ce même esprit de fusion structurelle avec l’élément naturel, Marion Beernaerts a créé une installation au-dessus de l’ancienne glacière faite de bambous et de charnières translucides comme une excroissance de glace filée. Dans l’intimité de l’écorce torsadée d’un arbre qui s’élève droit comme une règle à proximité du potager, elle a inséré une pâte de résine et de feuilles d’or. Pour rendre visible l’invisible.


Géométrie paysagère

En montagne où il aime marcher, Stijn Cole prend des empreintes des paysages qu’il traverse. Dans la série de quatre bronzes posée sur le gravier d’un chemin, il a conservé la rugosité d’une falaise rencontrée en Bretagne. Avec elles, il nous invite à passer de la lumière des jardins aux ombres des frondaisons. Nature et végétation se reconnaissent davantage dans la courbe que dans la ligne droite. Avec sa belle sculpture en fonte d’aluminium accrochée aux hautes branches d’un feuillu, Lucie Lanzini convoque les formes de l’architecture dans la nature. Avec un brin d’humour, Gonçalo Barreiros déguise une traînée d’acier inoxydable en un tuyau d’arrosage d’un jaune pimpant. Au rez-de-chaussée de la villa, accessible sur demande, se déploie la somptuosité des ornements des artistes invités par Horta avec des œuvres de Fabry, Evaldre et Ciamberlani, ainsi que, pour prolonger la visite du parc, des dessins de Jan Vercruysse sur le thème du labyrinthe et des jardins de plaisir. Sur la terrasse, une sculpture de Tinka Pintoors, conçue spécialement pour l’exposition, s’enroule sur elle-même comme une excroissance hésitant entre l’organique et le manufacturé. La même artiste expose également deux de ses allégories en billes d’époxy sous des globes présentés dans la crypte de la cathédrale Saint-Hermès. Remontant au XIe siècle, elle est la plus vaste crypte d’Europe occidentale. L’exposition se prolonge en plein air sur le site du Centre culturel De Ververij avec une sélection d’artistes belges programmés par Jan Leconte. Après cette leçon de géométrie paysagère, les lignes s’estompent. Si les droites deviennent courbes, les courbes sont droites.

 

Toutes les lignes droites sont courbes
Villa Carpentier
Chaussée de Tournai 11
9600 Renaix
Jusqu'au 27 septembre
Jardins ouverts au public vendredi, samedi et dimanche
Visite de la maison uniquement sur demande
www.villacarpentier.be

Crypte de la basilique Saint-Hermès
Rue Saint-Hermès,
9600 Renaix
www.ontdekronse.be/fr/crypte-saint-hermes

CC De Ververij
Rue du Loup 37
9600 Renaix
www.ronse.be/nl/cc-de-ververij

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.

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