Un art tombé du ciel ?

Vincent Baudoux
19 décembre 2020

D’un côté, l’émerveillement ; de l’autre, une pointe de dédain. La récente installation de Charles Kaisin aux Galeries royales Saint-Hubert au cœur de Bruxelles ne laisse pas indifférent.

Leçons d’histoire

« Ce n’est pas de l’art, seulement de la décoration. » Le discours est net. Faut-il rappeler à celles et ceux qui tiennent ces propos que pendant des millénaires, l’art n’a été « que » décoratif, à l’instar des peintures et bas-reliefs des tombeaux de l’Égypte ancienne, par exemple ? La sculpture grecque classique, les fresques de Pompéi ou des églises romanes, tout cela n’était « que » décors. Comme la grande peinture de la Renaissance, les pietàs - dont les sculptures de Michel-Ange, la fresque de la Sixtine, La Dernière Scène de Vinci, l’art des Vénitiens. Rubens et l’art baroque dont les grandes machines sont des calicots quasi publicitaires, Watteau et les innombrables tableaux du 17e hollandais, tout cela n’était « que » décors. Plus près de nous, Henri Matisse, Fernand Léger, Marc Chagall pensent souvent en terme de décoration, Mark Rothko aussi. Une des préoccupations du pop art n’était-elle pas de créer des ponts entre l’art et la vie ? Comment comprendre, sans cela, Andy Warhol, Keith Haring et Jenny Holzer, entre autres, qui n’hésitent jamais à bousculer le grand art, souhaitant même être présents, et actifs, au cœur de la vie sociale ?

High and Low

Tel est le titre de l’exposition mémorable au MoMA de New York en 1990, où se trouvaient confrontés l’art contemporain et la culture populaire. Roy Lichtenstein, et Andy Warhol encore, en sont les emblèmes. D’un point de vue historique, la brèche (qui souvent devient gouffre) entre l’art et la vie apparaît en Angleterre avec la révolution industrielle au tournant des 18e et 19e siècles, avec pour conséquence la privatisation, la marchandisation de l’art d’où naissent les musées publics et les galeries privées. Le mouvement Arts and Crafts s’interroge sur la relation de l’art à l’industrie, prônant un retour aux valeurs de la tradition puisque, à l’époque, le progrès sauvage est gage de moindre qualité. Toutefois, il ne faut pas bien longtemps pour qu’apparaisse l’expression Fée Électricité, que Raoul Dufy immortalise avec la fresque du même nom, qui est une mise en évidence du meilleur des techniques contemporaines. Puis Claes Oldenburg rédige Je suis pour…, manifeste de toute une génération d’artistes pour oser le monde tel qu’il est. Dan Flavin et ses néons le diront sans ambages. En 1979, Jean-Michel Jarre propose un concert-concept place de la Concorde devant une foule nombreuse, événement électronique multimédia avant la lettre. Précisément, l’industrie musicale et le cinéma montrent chaque jour que l’industrie à grande échelle, avec sa débauche de moyens, peut faire bon ménage avec l’art. Ce serait même bon signe, car avec de tels budgets, il est interdit de se tromper.

La relativité

Avec le temps, bien des choses se nimbent d’art. Il faut comprendre que la conception de ce que doit être l’art en 2020 est liée à un moment précis de l’Histoire, son environnement, ses conditions culturelles et économiques, toutes choses appelées à se modifier inexorablement. Et peut-être plus rapidement et radicalement qu’on le croit. Pas plus que la civilisation qui le produit, l’art n’est éternel, ni défini une fois pour toutes. Dit autrement, l’idée d’art est un concept à géométrie variable, selon les lieux et les époques, les valeurs qui s’y forgent. Quelques idées sont à méditer lorsqu’on évoque les œuvres, contemporaines ou pas. Par exemple, la citation de Blaise Pascal : « Vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà. » Et encore, celle de Friedrich Nietzsche, pour qui « Toute conviction est une prison ». Se souvenir que la théorie de la relativité d’Albert Einstein date de 1905, dans la même zone temporelle où apparaissent Kasimir Malévitch, Wassily Kandinsky, Marcel Duchamp, ce trio fondateur. Et pourtant, plus de soixante ans plus tard, en 1968, Jean Dubuffet a encore besoin de rédiger Asphyxiante culture, tant les croyances préconçues ont la vie dure. « Les préjugés sont plus difficiles à briser qu’un atome », aimait à dire Einstein.

Aujourd’hui et demain

Il n’est jamais bon de tenir un discours de vérité qui défie le temps. Chronos ne dévore-t-il pas ses enfants ? Les mêmes qui doutent des oiseaux-origamis de Charles Kaisin admirent ce plafond du Palais royal de Bruxelles, où Jan Fabre épingle des milliers d’insectes. La différence qualitative estimée serait-elle due au lieu, résidence royale ou Palais de la Culture, comme on nomme parfois les musées ? L’art n’aurait-il pas le droit d’exister dans un lieu populaire qui propose des chocolats destinés aux touristes ? Dans le même registre, on doit s’interroger sur l’une ou l’autre nouveauté qui pourrait devenir une forme d’art inédite. En 2012, François Schuiten a réalisé à Lille La Dentelle Stellaire, fresque lumineuse aérienne mobile qui transforme une avenue commerciale en expérience de quasi lévitation, le ciel étoilé se muant en lent feu d’artifice, hors des repères habituels du temps ou de l’espace. La Grand-Place de Bruxelles offre pour l’instant un exemple magnifique, mais on pourrait aussi citer le Vatican, le Kremlin, le Parthénon, etc. L’éclairage des bâtiments devient un créneau artistique à part entière. Inconnu avant l’électricité, et pour cause, il invente aujourd’hui des merveilles, jamais vues, possibles seulement dans la conjonction des nouvelles techniques de gestion des lumières liées à l’électronique. Il en résulte une magie capable de liquéfier la pierre en fluides lumineux, le minéral en nuées aussi chatoyantes qu’éphémères. L’idée est simple : faire en sorte qu’un lieu ankylosé dans l’Histoire ressuscite, comme la Belle au Bois dormant. Au moment de peindre ses cathédrales à Rouen, Claude Monet en eût été stupéfait ! Voilà où mène une petite réflexion dérobée à la sauvette, à la veille de Noël, sous les origamis des Galeries royales Saint-Hubert à Bruxelles.

Origamis signés Charles Kaisin
Galeries royales Saint-Hubert, Bruxelles
Jusqu’en février 2021

 

Vincent Baudoux

Journaliste

Retraité en 2011, mais pas trop. Quand le jeune étudiant passe la porte des Instituts Saint-Luc de Bruxelles en 1961, il ne se doute pas qu'il y restera jusqu'à la retraite. Entre-temps, il est chargé d’un cours de philosophie de l’art et devient responsable des cours préparatoires. Il est l’un des fondateurs de l'Ecole de Recherches graphiques (Erg) où il a dirigé la Communication visuelle. A été le correspondant bruxellois d’Angoulême, puis fondateur de 64_page, revue de récits graphiques. Commissaire d’expositions pour Seed Factory, et une des chevilles ouvrières du Press Cartoon Belgium.

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