Où sont les femmes ?

Muriel de Crayencour
11 janvier 2019

Les femmes dans l'Art brut ? rassemble au Musée Art & Marges à Bruxelles, jusque début février, 105 œuvres d'artistes autrichiens et internationaux, toutes issues de la collection de l'Autrichienne Hannah Rieger, qui rassemble des artistes outsiders depuis près de 30 ans. On y voit des femmes artistes, mais aussi des hommes qui représentent des femmes.

C'est un grand dessin d'Aloïse Corbaz (1886-1964) qui introduit l'exposition avec ses belles couleurs. Envoyée en Allemagne par sa sœur aînée, elle y occupe divers postes de gouvernante, notamment à Potsdam, à la cour de Guillaume II. Aloïse s’éprend de l’Empereur et vit une passion amoureuse imaginaire. La déclaration de guerre l’oblige à quitter précipitamment le pays. De retour en Suisse, elle manifeste des sentiments religieux et pacifistes avec tant d’exaltation qu’elle est admise en 1918 à l’asile de Cery-sur-Lausanne, puis à l’asile de la Rosière, à Gimel-sur-Morges, où elle réside jusqu’à la fin de sa vie. Elle commence à écrire et à dessiner peu après son entrée à l’hôpital. Elle dessine et peint sur des papiers d'emballage, des enveloppes parfois cousues entre elles pour obtenir un plus grand papier. Son trait est connu des amateurs.

Les longs schémas de Guo Fengyi (Xi’an, Chine, 1942-2010) semblent à la fois des indications de mouvements et un objet complètement organique, presque sexuel. Mère de quatre enfants, elle est atteinte, à l’âge de trente-neuf ans, de crises d’arthrite aiguë et doit cesser son activité professionnelle. Après plusieurs années de souffrance, elle s’initie au qi gong, branche de la médecine chinoise traditionnelle, afin de soulager sa maladie. Elle devient maître dans cette discipline qui mène à la contemplation métaphysique. Elle dessine par petits morceaux sur de longs rouleaux de papier, et son procédé s'apparente à une quête spirituelle.

Plus loin, les grands papiers recouverts d'une écriture comme tricotée de Jill Gallieni (Aix-en-Provence, 1940). Mais aussi les éléphants d'Alois Fischbach, les foules de bonshommes-bâtons d'Oswald Tschirtner, les femmes presque pop à la bouche pleine de dents de Josef Wittlich, les dessins au feutre noir de Madge Gill... Comme toujours, les expositions d'Art brut prennent aux tripes et présentent à notre regard parfois asséché par l'art conceptuel un monde de ressentis sensibles. La beauté se trouve dans ces formes non pensées, jaillissant sur le papier.

L'exposition profite de la mise à disposition de cette belle collection viennoise pour interroger la place des femmes artistes dans l'Art outsider. L'écrivaine belge Caroline Lamarche se pose cette question de manière plus large dans son texte rédigé pour l'exposition : « Ce n’est pas une affirmation, l’intitulé d’un programme, le résumé d’un contenu. C’est une question. Les femmes dans l’art brut ? Comme on dirait : Les femmes dans la magistrature ? Les femmes dans la médecine ? Les femmes à l’université ? Les femmes dans les conseils d’administration ? Les femmes dans l’armée ? La guerre n’a pas un visage de femme : titre d’un livre de Svetlana Alexievitch. L’art n’a pas un visage de femme. Cherchons pourtant, en cette année 2018, le visage de la femme autour de nous. Il est partout. L’affaire Weinstein, #MeToo, #Balance ton porc, la montée des marches du Festival de Cannes par des actrices en colère, l’indignation sur les réseaux sociaux. La proportion, il y a peu dérisoire, de femmes dans les médias est en train d’imploser pour de tristes raisons, à savoir la brutalité, l’indécence ou l’instrumentalisation dont elles sont l’objet. Aussi, leur mise en avant s’accompagne-t-elle de points d’exclamation indignés. Dans l’ombre, le point d’interrogation continue à se dresser, d’une provocation têtue, elle aussi, mais infiniment plus discrète, endurante. Je vous le demande, je le demande à l’Histoire : où sont les femmes dans l’art ? Pourquoi, comment, ont-elles disparu ? Pourquoi est-il utile, indispensable à leur survie dans la mémoire de l’humanité que l’on fasse des expositions qui leur sont consacrées ? Imagine-t-on une exposition intitulée Les hommes dans l’art ?" Non, bien sûr. A ne pas manquer !

 

Femmes dans l'Art brut ?
Musée Art & Marges
314 rue Haute
1000 Bruxelles
Jusqu'au 10 février
Du mardi au dimanche de 11h à 18h
www.artetmarges.be/

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo et Marianne Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et de la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.