A Paris, l'art au cube

Elyséee Reclus
02 février 2019

Au Centre Pompidou jusqu'au 25 février, la passionnante exposition sur l'irruption du cubisme dans l'art au début du siècle dernier : des petits cubes au gros cubisme. Une réussite.

Au début étaient Gauguin et Cézanne. Le premier, qui incarne la volonté de retrouver le sauvage et le primitif, influence les deux amis Derain et Picasso qui ont une révélation en visitant le musée d'ethnographie du Trocadéro. Dans leurs ateliers trônent désormais des masques et sculptures africaines, aux côtés des reproductions des Grandes baigneuses de Paul Cézanne.

Afrique


Cette influence se marque lorsque Picasso effectue le portrait de Gertrude Stein qu'il imagine comme une statue ibérique archaïque découverte en Catalogne et qui voisine avec le tableau dans l'exposition. Mère et enfant en 1907 et le fameux autoportrait anguleux de la même époque sont mis en regard d'une sculpture volontairement grossière et primitive de l'Andalou et une autre d'un Nu debout signée André Derain. Mais c'est surtout dans Trois figures sous un arbre aux couleurs sourdes, aux angles géométriques soulignés, que Picasso évoque le plus l'Afrique.

Dans cette exposition volontairement chronologique et didactique, qui œuvre à faire comprendre l'essor du cubisme, la deuxième salle se consacre aux rapports des deux artistes amis, Picasso et Braque, avec l’œuvre de Cézanne : dans des paysages de La Roche-Guyon, du viaduc de l'Estaque chez Braque, dans la description du village de Horta de Ebro chez Picasso, voire dans les natures mortes aux instruments de musiques.

Dès 1909, le duo fondateur du cubisme procède à la liquidation des conventions optiques. La perspective et le volume illusionniste disparaît au profit d'une peinture plane et frontale, structurée par une trame octogonale et des couleurs réduites à des camaïeux de gris bruns qui renforcent l'hermétisme, mais sans tomber dans l'abstraction grâce à l'utilisation du trompe-l'oeil notamment. Picasso signe ainsi un Portrait de femme fragmenté, ou un guitariste méconnaissable, Braque un Broc et violon, tandis que Léger, plus tard, opte lui pour une Ville plus colorée et reconnaissable.

Rébus


Réfugiés à Céret dans les Pyrénées en 1911, Picasso et Braque développent un système de signes et de lettres permettant de découvrir une réalité désormais cryptée, parfois sous forme de rébus : c'est le cas de magnifique et horizontale Nature morte sur un piano de Pablo ou de La clarinette et bouteille de rhum de Braque  (celle-ci revenant souvent dans leurs peintures).

Au départ plutôt caché, le mouvement cubiste, qui doit son nom au commentaire dénigrant d'un critique qui, voyant les toiles de Braque en 1908, les traite de petits cubes, fait florès parmi les disciples de Cézanne: Gleizes se montre plus coloré et moins abstrait, plus réaliste que le duo fondateur; Metzinger dans son Femme au cheval se veut plus camouflé et morcelé ; Robert Delaunay et son imposant La ville de paris se veut plus chamarré ; Picabia est lui bigarré et vire déjà à l'abstraction ; Valensi, inconnu jusqu'ici, se révèle d'une naïveté moins poétique que Chagall, tandis qu'en sculpture la superbe Muse endormie de Brancusi et une Tête de femme de Modigliani visent tout deux une épure archaïque.

Toujours en recherche, Picasso et Braque se lancent ensuite dans les collages et assemblages: La femme à la guitare du second en 1913 utilise le collage, tout  comme La bouteille et journal un fusain de Picasso, alors que ce dernier produit une guitare faite de plaques de métal.

Artiste moins connu, mais également grand colleur et assembleur, Henri Laurens a droit à une salle privative: ses collages plus colorés et primesautiers qui évoquent déjà l'art déco (Josephine Baker) sont de vraies découvertes.

Oubliant le camaïeu gris brun, Juan Gris justement, les époux Delaunay et Fernand Léger, font vibrer le cubisme : Léger avec Les maisons dans les arbres, Sonia Delaunay avec un magnifique Bal Bullier, fluide et quasi fauve, et Gris, le mal nommé, en présentant avec une série remarquables de vivacité colorée, dont Poires et raisin sur une table, qui attestent du triomphe du mouvement cubiste.

Prismes électriques


La sculpture est aussi représentée avec des œuvres, encore, de Brancusi et Modigliani, Archipenko, qui produit une sorte de peinture en relief, Laurens se voulant plus coloré et Lipchitz évoquant dans son raffinement l'architecture gothique qui le fascine.

L'influence des critiques et poètes est attestée dans des portraits notamment de Max Jacob par Picasso et Metzinger, ou au travers d'un superbe et grand Oiseau bleu de Metzinger encore d'après la pièce de Maeterlinck. Par contre, on ne saisit pas très bien le pourquoi de la présence de la naïveté ambivalente d'un Douanier Rousseau si ce n'est pas le titre de son tableau : La muse inspirant le poète. Dans les salons vers 1913, les Prismes électriques de Sonia Delaunay, sortes de kaléidoscopes de couleurs lorgnent déjà vers l'abstraction (comme Mondrian et Malévitch encore balbutiants) au contraire de son mari Robert, hésitant entre cubisme et réalisme dans son grand tableau intitulé L'équipe de Cardiff.

La guerre vient briser ce mouvement : certains sont envoyés au front comme Léger, dont on peut admirer des dessins de Verdun, Metzinger - décidément très présent - avec la toile Un soldat au jeu d'échecs kaléidoscopique - ou Gleizes qui signe un portrait de médecin militaire de même acabit, non loin de l'emblématique et énorme sculpture Le cheval majeur signée Duchamp-Villon qui rappelle d'ailleurs … une pièce du jeu d'échecs. Ceci, alors que Gris, Picasso et Lipchitz continuent à œuvrer, retranchés dans leur atelier.

Cette imposante et éloquente exposition, qui réunit près de 300 œuvres, se termine sur la postérité du mouvement (dont on n’évoque pas les liens possibles avec le futurisme) qui a laissé une leçon de simplification et de géométrisation  nourrissant l’œuvre d'un Matisse. Et si le cubisme a récusé l'abstraction, il ouvre la voie à l'art abstrait au travers de Mondrian, au suprématisme de Malévitch. Enfin, Marcel Duchamp fera son miel des assemblages des cubistes en radicalisant le concept: sa roue de bicyclette posée sur un piédestal devient sculpture.  L'art conceptuel et contemporain y est déjà en pleine… installation.

Le cubisme: 1907 -1917
Centre Pompidou
Paris
jusqu'au 25 février
www.centrepompidou.fr

Elyséee Reclus