Peter Blake, voyageur dans le temps

Vincent Baudoux
29 juin 2021

Peter Blake est né en 1932. À 89 ans, on ne peut plus dire que l’Anglais fasse partie de l’avant-garde. Toutefois, si l’on regarde l’oeuvre sans plus se soucier de qui l’a produite, elle semble étrangement jeune et énergique, habitée des questions les plus sagaces de l’art actuel. Waddington Custot à Londres présentent une belle rétrospective.

Une vieille question

Il y a ce tableau étrange, entamé il y a bientôt soixante ans, et terminé (par défaut) en 2018, intitulé (par défaut) Late Period : Battle. Le cas n’est pas unique, ainsi un portrait de David Hockney dont les premiers coups de pinceaux datent de 1965, pas encore terminé à ce jour. L’atelier de Peter Blake s’entasse ainsi d’oeuvres en attente, remaniées de manière ponctuelle, avant de s’en retourner hiberner pour une période indéterminée. Et, si l’artiste termine ses peintures… c’est parce qu’il le faut bien, car il en entame illico une autre, qui intégrera des mutations culturelles apparues depuis, jusqu’à la suivante. Ceci évoque Claude Monet devant la cathédrale de Rouen, se rendant compte que les changements de lumière continuels exigent de nouveaux tableaux. Ou le Titien qui retournait ses toiles contre le mur afin de les redécouvrir d’un oeil neuf pour en percevoir les défauts. Ou encore Pierre Bonnard que l’on a surpris plusieurs fois au musée, en train de retoucher en cachette un tableau dont il n’était pas tout à fait satisfait. Et si un artiste peignait toute sa vie le même tableau, chaque nouvelle information l’obligeant à le reprendre ? Aujourd’hui, c’est ce que fait David Hockney avec ses dessins sur iPad, où l’oeuvre est le processus de fabrication de l’oeuvre. En littérature, on se rappelle de La Fabrique du Pré de Francis Ponge en 1971, qui a tellement marqué les esprits, tant le livre raconte, après coup, l’élaboration d’un texte rédigé et édité quelques années plus tôt.

Le processus

Peter Blake est un collectionneur, invétéré, aux intérêts bien divers. Moins par obsession fétichiste envers tel ou tel contenu, que pour une similitude visuelle, par exemple un contraste de noirs et de blancs. Et ce, quelle que soit la nature des objets, ou leur même taille, leur provenance, leur usage, etc. «Des choses réellement banales, qui n’ont aucun sens esthétique, qui ne sont rien avant le processus». Comment présenter ces panoplies ? La solution la plus simple serait le rangement chronologique où le premier venu est le premier placé. Tandis qu’en route vers l’oeuvre, des questions de proximité se posent, des choix s’imposent : assembler par tailles, par volumes, par formes, par fonctions ? Pourquoi telle solution serait-elle préférable à d’autres ? Et si on essayait ceci, ou cela ? Le mot «composition»s’invite, qui signifie littéralement «mettre ensemble», chaque artiste ayant sa manière de faire, qui le distingue, déjà signifiante. Certaines sont plus inventives et surprenantes que d’autres.

K, parmi 25 autres

D’où l’intérêt de Peter Blake pour l’alphabet. Chaque lettre qui compose l’abécédaire est une structure rigoureuse, déclinable quasi à l’infini. Mais reconnaissable entre toutes à travers ses mille et une formes, typographiquement avec ses fontes, ses tailles, ses interprétations liées aux époques, aux cultures, mais aussi dans l’abondance du langage verbal, la langue des signes, braille, les conventions maritimes ou aériennes, le Morse, ses traductions, chaque mot commençant par K par exemple. De quoi agencer différemment des dizaines de tableaux à partir d’une collection des plus rudimentaires, et surtout à la portée de tout un chacun.

Au balcon

A première vue, On the Balcony (1955-57) est un bric-à-brac d’images, hétéroclites et en désordre, venant de toutes provenances. On y trouve autant des images de presse et d’actualité (la famille royale britannique saluant la foule depuis le balcon de Buckingham Palace) que des reproductions d’oeuvres d’art (dont le fameux Le Balcon d’Edouard Manet en 1869), des images populaires, d’archives, des unes de magasines people, cartes postales, photographies d’art ou familiales, esquisses de tableaux, dessins préparatoires, documents de toutes époques et de tous lieux…. Tout ce bazar est toutefois relié par un fil rouge qui connecte les contenus à la plasticité. Chacun de ces échantillons contient, de près ou de loin, une référence au balcon. L’ensemble baigne dans les tons verts, on remarque que même les rouges les plus intenses, ou les carnations, sont peints par-dessus une base verte qui transparaît et donne son unité de lumière à l’ensemble.

Les deux tables représentées indiquent le processus : les objets déposés dans le désordre attendent une certaine mise en ordre. Les surfaces quadrangulaires sont omniprésentes, même la rondeur des visages a tendance à s’inscrire dans un quadrilatère. Des faciès statiques, engoncés dans leur col, comme empaillés, avec des yeux grands ouverts, artificiels, en verre. Un malaise s’installe, car on ressent un léger détraquement tant l’assemblage de ces surfaces respecte peu la rigueur de l’angle droit. Et si la présence de cadres et de passe-partouts indique la volonté d’isoler chacune de ces cellules, elles jouent néanmoins un jeu de tressage dessus-dessous, qui crée une profondeur alors que l’ensemble se présente comme surface, hiératique, frontale, sans allusion marquée à la représentation de l’espace en trois dimensions. Le frémissement qui en résulte gagne l’ensemble, et le fait vibrer. Il respire, vivant.

Le temps des badges

On the Balcony dit un espace à la fois public et privé, un lieu où l’on se montre autant que l’on regarde, comme un petit théâtre à ciel ouvert. Il en va de même pour un autre tableau culte de Peter Blake, Self-Portrait with Badges, de 1961. Le sujet central pose, statique, devant une palissade qui interdit toute profondeur. Rien ne bouge. On dirait une momie, au regard figé pour l’éternité. Cette image nierait-elle le temps qui passe ? Au contraire, car quelques détails infirment cette mise en scène : l’homme tient en main un livret dont la couverture représente Elvis Presley et une femme, enlacés. Ce qui introduit un temps double, par l’époque historique d’Elvis d’abord, par un moment d’affect plus intime, ensuite. Impression renforcée par les habits typiques à la mode d’alors que porte le peintre. Le personnage porte plus de trente badges épinglés sur la poitrine comme autant de médailles en désordre, d’archipels de rêve sur l’océan, d’éruptions de couleurs, chacun de ces badges étant un signal visuel adressé à autrui pour déclarer la multiplicité de ses coups de coeur. Soit une communication personnalisée, émotionnelle. Dis-moi comment tu t’habilles, et je te dirai qui tu es.

L’éclosion des Beatles

Le nom de Peter Blake est associé aux Beatles pour la pochette mythique de l’album Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, en 1967. Elle aurait dû faire comprendre que l’on peut être artiste sans nécessairement vivre dans une tour d’ivoire élitiste, aimer la musique et les divertissements populaires, faire oeuvre malgré la réussite médiatique et financière. Aujourd’hui, avec la série The London Suite, Peter Blake revisite les endroits les plus connus de sa ville, Londres, et propose une série de collages. L’un d’eux revient sur Abbey Road, pochette à succès mondial, selon la photographie réalisée par Iain MacMillan en 1969. Tout Peter Blake s’y trouve : car si la photographie originale ne montre que des sujets en transit, dans un environnement dépouillé, le collage réalisé récemment par Peter Blake en fait une sorte de joyeux carnaval exotique. Une foule bigarrée orientalisante danse sur place, à la Bruegel, parmi laquelle se glissent des créatures austères de l’ère victorienne. Les mélanges graphiques sont on ne peut plus hétéroclites, entre le noir, le blanc, le gris, le jaune, le noir, le bleu, le vert, le rouge (et tous les métissages intermédiaires), les natures bigarrées de la provenance des documents, les lieux et les époques, etc. Cette intrusion de l’hétérogène est une aubaine pour la vie, qui exige du sang neuf afin d’éviter la dégénérescence par consanguinité. La question étant : jusqu’où peut-on admettre les apports extérieurs susceptibles d’étouffer l’identité du groupe, ses acquis culturels, etc.? En cela, un simple collage de Peter Blake soulève des interrogations bien actuelles, qui existent probablement depuis l’aube de l’humanité. Il y répond en montrant un envol de papillons et autres insectes volants, issus d’autant de larves humaines. La prolifération, le pullulement ont donné naissance à une pléthore de nouvelles espèces qui s’envolent afin de coloniser d’autres lieux. Au printemps, le bouleau dissémine son pollen jour et nuit, des semaines durant. Peter Blake éjacule ses images sur le même tempo, lent et régulier, en silence. Il est sans conteste un artiste contemporain qui compte, jamais des préoccupations narcissiques ne polluent son œuvre.

 

Peter Blake, Time Traveller
Waddington Custot
Londres
Jusqu'au 13 août
www.waddingtoncustot.com

 

Vincent Baudoux

Journaliste

Retraité en 2011, mais pas trop. Quand le jeune étudiant passe la porte des Instituts Saint-Luc de Bruxelles en 1961, il ne se doute pas qu'il y restera jusqu'à la retraite. Entre-temps, il est chargé d’un cours de philosophie de l’art et devient responsable des cours préparatoires. Il est l’un des fondateurs de l'Ecole de Recherches graphiques (Erg) où il a dirigé la Communication visuelle. A été le correspondant bruxellois d’Angoulême, puis fondateur de 64_page, revue de récits graphiques. Commissaire d’expositions pour Seed Factory, et une des chevilles ouvrières du Press Cartoon Belgium.

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