Peter Saul, mauvaise peinture !

Vincent Baudoux
09 juin 2020

Le Delta à Namur est partiellement rouvert depuis le 19 mai. L’exposition Peter Saul, première rétrospective en Belgique de l’artiste américain, est prolongée jusqu’au dimanche 23 août.

Quelle est la capacité d’un système à tolérer, puis récupérer à son profit ce qui lui était étranger, voire destiné à lui nuire ? A priori, la question relèverait de la biologie, ou du corps social. Toutefois, depuis un siècle et demi environ, l’histoire de l’art se construit par ruptures, intégrant sans difficulté ce qui était destiné à la faire trébucher.

Zigzags

L’Impressionnisme rompt d’avec des siècles de culture académique, et promeut ses contestataires au rang de chefs de file. Avec le cubisme, le fauvisme, dada, le surréalisme et quelques autres "ismes" depuis les années 1950, deux moments semblent particulièrement importants quant à ces bifurcations inattendues, les ready-mades de Marcel Duchamp juste avant la Première Guerre mondiale, et la reconnaissance de l’art brut en 1945, à la fin de la Seconde. A-t-on assez souligné la corrélation entre les déflagrations sociales et l’apparition d’idées iconoclastes dans le domaine de l’art ? L’ajustement viendrait-il des comiques et des fous, Duchamp ayant longtemps hésité entre une vocation d’humoriste et une carrière artistique, Jean Dubuffet ayant rédigé les manifestes L’art brut préféré aux arts culturels et Asphyxiante culture en hommage à celles et ceux qui ne sont pas dans la norme, méprisés depuis des siècles sans que l’on s’aperçoive de la richesse de leurs différences ?

Concours de grimaces

Peter Saul, né en 1934 aux USA - à 86 ans, il n’est plus un ado rebelle -, se distingue depuis longtemps par cette obstination remarquable à ne pas tenir compte de ce que l’on pense de lui. "La question de la qualité, de savoir quelles peintures sont bonnes et lesquelles sont mauvaises, selon le point de vue des autres, ne m’intéresse pas du tout", dit-il. Dès lors, il œuvre en toute indépendance, ne suivant que son intuition et son bon plaisir et non une grille de lecture venue d’en haut : "Quand j’ai commencé à introduire une imagerie insensée ou stupide dans mes tableaux, j’en riais d’excitation." Insensé, stupide, ces deux mots définissent à eux seuls toute sa carrière, mais aussi l’agitation de milliers d’artistes qui ne se retrouvent pas dans les valeurs de l’art reconnu. "La soi-disant bonne peinture est comme une parade de penseurs intelligents. Je suis content d’être en dehors de ça." On trouve ici le leitmotiv qui stigmatise tout savoir, toute compétence, pour les remplacer par l’inculture, voire l’ignorance. Au point que l’on trouve de plus en plus souvent des citoyens pour qui le terme intello est devenu une insulte. Le mouvement Bad Painting en témoigne. Très large, il contagionne chaque étage des arts et revendique l’artistiquement incorrect depuis des décennies, loin de toute référence, de toute révérence.

Têtes de Turc

Toute peinture insoumise met en place les signes les plus convenus, bien en vue, sortes de statues qu’elle s’emploie à déboulonner de leurs piédestaux. Fidèles à cette nécessité, les tableaux de Peter Saul s’ébrouent donc parmi les thèmes sociaux les plus évidents, avec des responsables politiques irresponsables, des révolutionnaires généreux vus sous leurs dessous narcissiques, des dictateurs de dessins animés, mais aussi la reprise de chefs-d’œuvre incontestés. La Joconde de Vinci, Salvator Dali, La Ronde de nuit de Rembrandt, les Autoportraits de Van Gogh, la Fontaine de Duchamp font ainsi les frais de la cure d’avilissement que l’artiste leur impose. Sans têtes de Turc et souffre-douleurs, comment une telle œuvre pourrait-elle exister ? "Une œuvre qui ne provoque pas, je l’oublie au bout de trente secondes… Choquer signifie parler à des gens qui ne veulent pas écouter. Accepter de ne pas être choquant, c’est accepter d’être un meuble. Traitez-moi donc de cinglé si vous voulez." Peter Saul s’y emploie plutôt bien, astreignant un traitement pictural en parfaite cohérence avec le propos. D’où ces faciès aussi dégoulinants qu’adipeux, ces déformations et autres infirmités. Avec les teintes les plus criardes, les bariolages tout en contrastes des tons doux jouxtant les plus sombres, les choix colorés les plus improbables, etc. Reste qu’à côté des tableaux de Francis Bacon, ceci paraît encore bien séduisant, lisse et picturalement soigné.

Conventionnel, finalement ?

Comme toute peinture réfractaire ne vit qu’aux dépens de l’art qu’il phagocyte, une telle dérision ne peut se passer des modèles dont elle se moque. Un hommage inversé, en quelque sorte. Elle garde donc un besoin de lisibilité, de reconnaissance, c’est-à-dire l’idée de représentation. Soit le concept de base le plus conservateur - avec la prépondérance du visage -, cible de tellement d’avant-gardes depuis si longtemps. Le récent Quack, Quack Trump est des plus éloquents, et presque un théorème de l’art de Peter Saul. Le montage de signes hétéroclites dépeint un monde en suspens, les éléments flottent dans le bleu de l’éther, dont notre petite planète survolée par un jet dont on ne sait s’il est organique ou artefact. Le visiteur de l’espace s’interroge, curieusement semblable à un humain d’aujourd’hui. La démence paranoïaque du président Trump est omniprésente, sa violence, les armes à feu, ses dollars. La Terre devient une malbouffe aux gants de boxe, mais réduite au statut de consommable, peuplée de canards héritiers de Donald Duck, abattus comme au tir aux pipes. Une telle image ne déparerait pas le monde familier des images underground, qui en a publié des milliers dans la même veine… pornographie en plus. Ce qui en dit long sur l’anarchie sélective prônée par notre auteur ! Il est probable que Peter Saul aurait pu faire une belle carrière dans le monde des publications telles Mad Magazine, les sollicitations n’ont pas manqué. Il n’y a jamais répondu, parce que l’artiste est avant tout profondément peintre, qu’il adore l’onctuosité du pigment, l'étalement du pinceau sur la toile, le temps qu’il faut passer à colorer les gradations par petites touches ou avec d’autres outils, le va-et-vient entre le net et le flou, l’odeur de la pâte et des solvants, les modifications de détail, l’ajustement d’une teinte, le grand format, etc., toutes jouissances refusées au dessinateur underground confiné dans ses petits moyens.

Peter Saul, Pop, Funk, Bad Painting and More
Le Delta – Espace culturel provincial
18 avenue Fernand Golenvaux
5000 Namur
Prolongation jusqu’au 23 août
Du mardi au vendredi de 11h00 à 18h
Samedi et dimanche de 10h00 à 18h
Réservation indispensable par téléphone 081 77 67 73, ou via la billetterie en ligne
www.ledelta.be
Protocole d’accès : https://www.ledelta.be/reouverture-partielle/reouverture-partielle/

Vincent Baudoux

Journaliste

Retraité en 2011, mais pas trop. Quand le jeune étudiant passe la porte des Instituts Saint-Luc de Bruxelles en 1961, il ne se doute pas qu'il y restera jusqu'à la retraite. Entre-temps, il est chargé d’un cours de philosophie de l’art et devient responsable des cours préparatoires. Il est l’un des fondateurs de l'Ecole de Recherches graphiques (Erg) où il a dirigé la Communication visuelle. A été le correspondant bruxellois d’Angoulême, puis fondateur de 64_page, revue de récits graphiques. Commissaire d’expositions pour Seed Factory, et une des chevilles ouvrières du Press Cartoon Belgium.