Philippe Decelle : des mathématiques à la peinture

Manon Paulus
14 octobre 2021

Une sélection des œuvres de l’artiste belge Philippe Decelle (1948) est présentée à la Galerie Zedes. Elle retrace l’expression minutieuse, flirtant avec l’abstraction géométrique, de cet autodidacte épanchant son inclination pour les mathématiques au cœur de sa peinture. L’exposition est prolongée jusqu’au 30 octobre !

Philippe Decelle peint avec avidité depuis les années 1960. Il n’a de cesse de contempler l’univers à la recherche de rythmes, de répétitions, de symétries, de déclinaisons, de fractales. Sa formation initiale d'ingénieur doit y être pour quelque chose mais c’est une conception englobante de l’univers qui s’éprouve dans son travail, le tout saupoudré de philosophie zen, du design pop des années 1960 et de la précision de plans d'ingénierie : « L'univers résulte de la répétition sans fin d'un même "geste créateur", comme un écho fractal qui se répercute sur tous les plans du cosmos. Les mouvements ondulatoires créent des générations de cycles naissance/mort/renaissance en chaîne qui répètent toujours le même motif à des niveaux différents. »

Son œuvre est marqué par la quête de la forme épurée pour rendre visible « l’essence » du sujet. Il y développe un goût pour les aplats de couleurs contrastés et la ligne franche, qu'il utilise pour composer un univers de transparence et de lumière. Ses paysages inspirent le calme et l’équilibre ; à la fois, l’introspection et le voyage. L'artiste les compare volontiers à des haïkus visuels.

Son esprit scientifique, rigoureux, doublé d'un intérêt pour le développement technique, supporte à merveille ses recherches formelles en quête d'absolu et d'harmonie. Il réalise la plupart de ses tableaux en émail de carrosserie de voiture. Ce matériau typiquement industriel, lisse et net, chimique, lui permet de déployer un univers sans accroc. Il s'est également adonné à la sculpture et son attrait pour la lumière l’a amené à intégrer le plexiglas gravé lumineux et le néon à sa pratique. Il s'intéresse aujourd’hui au procédé complexe de la chromatographie.

S’il est toujours prêt à surfer sur de nouvelles vagues d’énergie créative, une grande partie de son œuvre est centrée sur « la traque » de la géométrie dans la nature. Comme dans ses modulations de peupliers, faites de motifs répétés au bord de l'abstraction et pourtant reconnaissables. Mais au moment où l’on pense l’avoir saisi, le trait se fait onde qui oscille en rythme. Il forme des entrelacs complexes d’où le sujet se dérobe, pour nous emmener vers un ailleurs. À une autre étape de ses recherches plastiques, il a utilisé les limites des photocopieuses laser lors d’une succession d’agrandissements, pour laisser l’erreur créer de nouveaux rythmes et ondulations, un peu comme du Glitch avant l’heure. C’est dans ce glissement entre le concret et l’abstrait qu’il trouve toujours matière à sa réflexion.

La galerie expose sans chronologie ses réalisations, depuis les années 1960 jusqu’à nos jours. Pas de nostalgie ici, mais plutôt une démonstration rigoureusement menée. L’homme et son travail sont, par ailleurs, fermement ancrés dans la ville de Bruxelles. Peut-être avez-vous déjà rencontré ses œuvres publiques, comme le Vol de canards de la station de métro Roi Baudouin ? C’est aussi en tant que collectionneur qu’il s'est illustré avec son étonnante collection d’objets en plastique. Le Plasticarium fait désormais partie de l’exposition permanente du Design Museum Brussel, depuis 2015. Décidément, avec un tel parcours, on ne peut que donner raison à ses mots  : "Une carrière courte crée le mythe de l'étincelle créative d'une époque. Une carrière longue oblige aux remises en question."

Philippe Decelle
Zedes Art gallery
36 rue Paul Lauters
1050 Ixelles
Jusqu'au 30 octobre
Du mercredi au vendredi de 12h à 18h
Samedi de 14h à 18h
https://www.zedes-art-gallery.be/

Manon Paulus

Journaliste

Formée à l’anthropologie à l’Université libre de Bruxelles, elle s’intéresse à l’humain. L’aborder via l’art alimente sa propre compréhension. Elle aime particulièrement écrire sur les convergences que ces deux disciplines peuvent entretenir.

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