Les corps à corps de Philippe Desomberg

Mélanie Huchet
13 février 2020

La Galerie Marie-Ange Boucher dévoile un ensemble impressionnant de personnages nus sculptés en pierre et dessinés au fusain par l’artiste belge Philippe Desomberg.  

Vous ne nous regardez pas. Vous nous forcez au silence tant le monde dans lequel vous êtes figés semble rempli de douleur. Ils vous manquent à chacun quelque chose. Un bras, une tête, un sein. Vous êtes incomplets. Vous ne nous regardez pas. Votre visage (quand il y en a un) est baissé, tourné, contorsionné. Vous êtes des êtres hybrides à l’âme abîmée comme sortis tout droit d’une eau miraculeuse et étincelante. Votre peau grise, taillée à la pierre bleue de Soignies, scintille avec impermanence comme des étoiles la nuit. Votre peau, marquée d’innombrables traits creusés rappellent des blessures, des cicatrices. Mais cette répétition rendue par la gradine est une invention, presque une obsession esthétique de votre humble créateur dans un but purement formel : “ Trouver la peau dans la pierre, une peau qui respire pour donner des effets d’ombre et de lumière et de quelque chose qui vit malgré tout. “

Né en 1945 à Charleroi, Philippe Desomberg a été pendant plus de 30 ans professeur de sculpture à l’Académie des Beaux-Arts de Braine-l’Alleud. L’homme est chaleureux, drôle, attachant et peu bavard concernant sa vie privée. Il est grand et fragile à l’image de ses sculptures. Ses dessins aux fusains sont des portraits effacés, brouillés, avec parfois un début de visage quasi-complet avant que l’ombre ne retombe dessus. Dessins et sculptures sont en parfaits osmose. 

C’est avec stupeur et ravissement que l’on découvre, dans l’arrière salle de la Galerie, l’atelier de l’artiste. Un studio sur-rempli de ces créatures que l’on a peur de déranger tant leur respiration semble puissante et réelle dans cet immobilisme apparent. Elles sont là, isolées et ensemble à la fois. On y découvre la première sculpture du genre créée il y a 30 ans par l’artiste. « J’ai longtemps cherché, tâtonné et puis à la mort de mon père, j’ai définitivement décidé à l’âge de 26 ans de ne plus bouger de la figuration ». Après avoir exploré le bronze et le marbre, c’est la pierre bleue de chez lui qu’il choisit. Depuis lors, il ne cesse de s’interroger sur la manière dont l’on pourrait aborder la figuration en sculpture. "Aujourd’hui les sculptures sont des installations in situ conceptuelles et tout ça au détriment de la forme. Si la figuration est revenue dans la peinture, elle n’a pas fait son retour  en sculpture. Je suis peut-être d'un ancien système. J’ai essayé tout au long de ma vie de développer quelque chose et de tirer au maximum mon exploration." Si le maître n’aime pas se dévoiler, il confesse malgré tout que son univers artistique a un lien incontestable avec sa vie privée tout en ayant une dimension universelle.  

Nous ne connaîtrons donc pas le poids mystérieux que portent ces créatures debout malgré tout, dans la douleur et l’incomplétude. Philippe Desomberg est un sculpteur, un vrai. Magistral. 

Philippe Desomberg, sculptures et dessins
Galerie Marie-Ange Boucher
5 avenue du Grand Forestier
1170 Bruxelles
Jusqu’ au 22 mars
Du vendredi au dimanche de 13h à 18h30 et sur rendez-vous
www.galeriemab.com

 

Mélanie Huchet

Journaliste

Diplômée en Histoire de l’Art à la Sorbonne, cette spécialiste de l’art contemporain a été la collaboratrice régulière des hebdomadaires Marianne Belgique et M-Belgique, ainsi que du magazine flamand H art. Plus portée sur l’artiste en tant qu’humain plutôt qu’objet de spéculation financière, Mélanie Huchet avoue une inclinaison pour les jeunes artistes aux talents incontestables mais dont le carnet d’adresse ne suit pas. De par ses origines iraniennes, elle garde un œil attentif vers la scène contemporaine orientale qui, bien qu’elle ait conquis de riches collectionneurs, n’a pas encore trouvé sa place aux yeux du grand public.