Philippe Geluck and friends

Vincent Baudoux
24 octobre 2019

En attendant l’ouverture de son musée, Le Chat de Philippe Geluck s’expose chez Seed Factory. À ses côtés, plus de deux cents imagiers et sculpteurs lui rendent des hommages… pas toujours révérencieux. Il l’a bien cherché, non ? 

Etre con, c’est un don. Faire le con, c’est un art 

Le Chat de Philippe Geluck, on aime ou on n'aime pas. On apprécie Le Chat pour ses idées toutes simples, son regard qui décape, ses pensées qui tournent la logique en bourrique. Comment une telle dérision peut-elle s’exhaler d’une panse ainsi lourdement cloquée ? Si Le Chat déstabilise, dans le même temps il rassure par son ancrage dans la tradition de la ligne claire, et si, depuis près de quarante ans, le public en redemande, c’est que l’animal répond sans défriser. D’autres détestent Le Chat, réaction humaine lorsque l’on rame soi-même depuis belle lurette sans arriver au tiers de la moitié du quart de sa bonne fortune. Pourquoi lui, et pourquoi pas moi ? C’est que Le Chat pratique le conseil de Marcel Duchamp : "L’œuvre, c’est la promotion de l’œuvre." Fausse modestie donc, du madré qui construit son propre musée de son vivant. Il se pourrait que ces contradictions tiennent dans les mots - anonymes - qui veillent sur la table de travail du dessinateur, de l’acteur de théâtre que fut d’abord Philippe Geluck, et qu’il assume pleinement : "Etre con, c’est un don. Faire le con, c’est un art."

Amis, ennemis 

Les cimaises du rez-de-chaussée présentent un condensé de la production de maître Philippe, avec des dessins, des collages, des sérigraphies, des sculptures, des toiles aux références contrastées où il relit l’histoire de l’art de manière humoristique. Pourquoi pas ? De quoi rendre compte de la diversité d’un auteur que l’on imagine trop souvent contenu dans un seul genre. Aux galeries des étages, deux cents créateurs venus de tous les azimuts, avec de grands noms et d’autres qui le sont moins. Mais peu importe, tant cet ensemble se distingue plutôt par l’écart entre les propositions qui portent un regard critique sur la production de leur confrère, et celles qui le font moins ... ou ne le font pas. Ainsi, des choses ironiques, voire effrontées, voisinent avec quelques hommages respectueux. Ceci donne une saveur particulière à l’ensemble, qui montre la variété des points de vue et des propositions dont sont capables les artistes à partir d’un même thème. Le cahier des charges remis aux auteurs leur offrant la carte blanche absolue, le visiteur déambule, découvre, s’étonne, s’amuse de tel ou tel biais inattendu. En parfait ogre médiatique, Philippe Geluck sait que la critique est finalement un argument positif : "Parlez-en, en bien ou en mal, mais parlez-en !" Une exposition volontairement polémique donc, à ne pas rater, abondante, généreuse, sérieuse et ludique à la fois, comme on a trop peu l’occasion d’en voir. 

Philippe Geluck and friends : Le Chat invite ses amis
Seed Factory
19 av. des Volontaires 
1160 Bruxelles
Jusqu’au 15 décembre 
Du lundi au vendredi de 10h à 17h
Entrée gratuite 
http://www.seedfactory.be

Vincent Baudoux

Journaliste

Retraité en 2011, mais pas trop. Quand le jeune étudiant passe la porte des Instituts Saint-Luc de Bruxelles en 1961, il ne se doute pas qu'il y restera jusqu'à la retraite. Entre-temps, il est chargé d’un cours de philosophie de l’art et devient responsable des cours préparatoires. Il est l’un des fondateurs de l'Ecole de Recherches graphiques (Erg) où il a dirigé la Communication visuelle. A été le correspondant bruxellois d’Angoulême, puis fondateur de 64_page, revue de récits graphiques. Commissaire d’expositions pour Seed Factory, et une des chevilles ouvrières du Press Cartoon Belgium.