Vandenberg, dessiner pour arriver à vivre

Muriel de Crayencour
01 décembre 2020

"Le dessin est le plus vrai cadeau que la bonne fée m'ait offert", dit Philippe Vandenberg dans l'émouvant documentaire tourné dans son atelier, et présenté dans l'exposition Molenbeek à voir à Bozar. Une expo puissante, et la découverte d'un artiste belge qui pratiqua le dessin pour se sauver de la mélancolie. C'est de nouveau ouvert et c'est un incontournable. Foncez !

Installé à partir de 2006 à Molenbeek, l'artiste gantois Philippe Vandenberg (1952-2009) s'y attelle à une série vertigineuse de dessins qui sont à la fois un recueil d'anecdotes, entendues dans le quartier durant le trajet qu'il fait à pied entre son habitation et son atelier, et une sorte de méditation pour sortir de la mélancolie. Le dessin était pour lui « l’élément qui permettait de vivre, de transformer les choses, de les noter ». Ses carnets l’accompagnaient partout : dans son atelier, chez ses amis ou en voyage, Vandenberg prenait toujours des « notes mobiles », comme il appelait ses dessins. Notes en effet, puisque sur de très grands papiers, il écrit des phrases qui deviennent des motifs répétés. La lettre comme forme géométrique qui peut se déformer, tracée encore et encore, obsessionnellement, comme gravée puissamment de la main dans le papier. "Il me faut tout oublier", "Kill the dog", "Let's drink the sea and dance", "Un grand amour suffit" sont autant de mantras pour conjurer l'absurdité du monde. Posés sur le papier encore et encore pour calmer la douleur. "Kill the dog" sont les mots criés contre Salman Rushdie lors des manifestations qui ont éclaté en Iran contre ses Versets sataniques.

Nous ne saurions trop vous recommander de prendre le temps de regarder le documentaire tourné dans son atelier. L'artiste parle de son processus de création en même temps qu'il exhume de tel ou tel coin une œuvre puis l'autre. "Il n'y a qu'un seul problème, faire en sorte chaque jour de traverser la vie, dit-il. Le fil rouge, c'est la mélancolie (...), La vie n'est pas un drame mais la vie est une tragédie (...), Il est évidemment impossible d'être optimiste mais ça ne doit pas gâcher le plaisir (...)", tant de phrases que l'artiste dit, et qui nous font comprendre sa profonde détresse. Vandenberg demande aussi des comptes au monde. Les dessins de la dernière salle, tracés de manière presque enfantine, convoquent Hitler, des terroristes prennent possession des rues pendant que Dieu fait la sieste. Vandenberg provoque. Il relie les conflits d’autres parties du monde et d’autres époques au Molenbeek de son temps pour dénoncer l’abus de pouvoir, le racisme et la violence à travers une "révolte contre la cruauté".

"L'artiste ne prend pas plaisir à réaliser son œuvre", dit-il encore. Cette puissante introspection et ce regard sans concession sur le monde, devenus œuvre graphique, vous sautent au visage. Il faut se laisser émouvoir. La violence mais aussi la poésie du monde, toutes deux extraites comme une essence rare par Philippe Vandenberg, sont à humer avec délectation. Se nourrir de son regard. 

L'artiste a quitté l'arène volontairement, en 2009. Une fondation a été créée pour assurer la pérennité de son œuvre. Depuis la création en 2009 de la Philippe Vandenberg Foundation, le monde entier redécouvre son œuvre. L’artiste a fait l’objet d’expositions solo à Hambourg, New York, Paris, Londres et Séoul. Molenbeek est la première exposition institutionnelle en Belgique autour de l’œuvre de Vandenberg depuis son décès, il y a plus de dix ans.

Philippe Vandenberg
Molenbeek
Bozar
23 rue Ravenstein
1000 Bruxelles
Jusqu'au 3 janvier 2021
Du mardi au dimanche de 10h à 18h
https://www.bozar.be/

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.