Picasso and Paper

Vincent Baudoux
15 février 2020

L’exposition Picasso and Paper organisée par la Royal Academy of Art de Londres présente une facette peu connue de l’artiste, qui restera sans doute comme étant le créateur le plus important des arts plastiques au XXe siècle. 

Le plus humble des supports 

Perpétuellement curieux, Picasso magnifie tout ce qu’il touche, peinture, sculpture, collage, sans compter les photos réalisées par Brassaï, la poterie, la tapisserie, voire la poésie. L’Espagnol restera devant l’Eternel un insatiable fouille-au-pot qui déplace les lignes bien au-delà des prescrits de son époque. Que serait le monde actuel des arts plastiques sans le papier ? La question peut paraître saugrenue, mais toutefois pas dénuée de sens, tant cela nous paraît aujourd’hui aussi évident que l’eau qui coule du robinet. Il ne faut jamais oublier combien le papier était une denrée rare il y a quelques siècles à peine, aujourd'hui devenue si triviale qu’une bonne part de l’humanité contemporaine s’en débarrasse par milliers de tonnes dans les égouts chaque jour. Dans le domaine artistique, le papier devenant historiquement aussi accessible que l’air qu’on respire, les artistes s’en sont progressivement servis pour réaliser des tâches subalternes, obscures, par exemple des projets d’atelier, des tracés préparatoires dénués de valeur et finissant au feu, etc. C’est une illusion rétrospective de croire que les dessinateurs donnaient au dessin sur papier l’importance que nous lui accordons aujourd’hui. Pour Picasso, chaque papier, venu de n’importe où, est perçu comme un éventuel déclencheur à sa jubilation. Jamais assouvi, le dessinateur n’a qu’une motivation, fuir la routine, bousculer les conventions, brutaliser ce qui va de soi, s’emparer de tout ou n’importe quoi afin de satisfaire sa soif et sa faim d’inattendu. 

Le dogme de papier 

Toute sa vie, Picasso a pratiqué le dessin au sens classique de la représentation - même si cette dernière n’a rien de conventionnel. Ses créations ne sont pas faites de progrès continus et logiques, prévisibles, mais constituées de sauts, de reculs, de ruptures, d’innovations, d’essais de toutes sortes, où certaines audaces (élucubrations, diront certains) fonctionnent et engendrent de nouvelles pistes, et d’autres pas, et restent sans lendemain. Mais là n’est pas la question, parce que ce culot en fait voir de toutes les couleurs à ce qui était devenu un dogme. L’exposition de la Royal Academy interroge la notion de support-papier, historiquement un rectangle normalisé aux quatre angles droits, de surface plane, blanc uni. Que se passe-t-il lorsque l’artiste modifie un ou plusieurs de ces paramètres ? Ou lorsqu’il met en présence deux papiers qui jamais ne devraient se rencontrer ? Ces simples questions génèrent ces milliers d’œuvres dont la présentation de ce jour n’en montre qu’une partie (300 pièces quand même !) produites par un créateur boulimique qui a passé sa vie à manipuler les choses les plus simples, les plus improbables, avec un regard nouveau, inattendu, et surtout sans gêne.

Laissez parler les p’tits papiers ! 

Georges Braque, aussitôt suivi de son compère (ils sont nés à quelques mois l’un de l’autre) utilise dès 1912 des bouts de papier dans ses œuvres. A deux, les amis proposent des choses jamais vues jusque-là, des collages où le dessin au crayon ou au fusain transite d’un papier à l’autre. Jamais deux supports ne sont pareils, ils se singularisent par leurs nuances de coloris et leurs trames, même s’ils sont blancs, leurs grains qui captent plus ou moins la lumière, leurs degrés de brillance ou de matité, leur capacité à absorber les pigments (ou les taches et marques accidentelles) de telle ou telle façon, etc. Ce papier est-il uni, ou pas, est-il imprimé d’un motif, d’un texte ? Ce dernier est-il lisible ou fragmentaire ? Avec l’âge, chaque composition chimique affirme sa différence, le vieillissement de l’un n’étant pas celui de l’autre. Ose-t-on citer Woody Allen : "Les ennuis, c’est comme le papier hygiénique, on en tire un, il en vient dix" ? On songe à Serge Gainsbourg : "Laissez parler les p’tits papiers, papier chiffon, papier buvard, papier de riz ou d’Arménie, papier maïs, papier velours, papier musique, papier glacé, papier collant, papier carbone, papier machine, papier doré, papier tue-mouches, papier d’argent, papier monnaie, papier à fleurs…"

Petit papier deviendra grand 

"Je suis sérieux comme un enfant qui joue", aimait répéter Picasso. A condition de savoir que jouer développe de nombreuses compétences, comme choisir, imaginer, organiser, symboliser, inventer, allier logique et fantaisie, etc. Le processus de questionnement étant enclenché, pourquoi ne pas l’étendre à d’autres constituants élémentaires de la surface ? Faut-il qu’elle soit blanche ? Plane ? Si je la malmène sans trop de respect, se dit Picasso, les angles vont se mettent à jouer. Laissons faire, se dit l’artiste qui intègre désormais ces perturbateurs au cœur de son art. Il en résulte ces petites merveilles photographiées par Brassaï, qui montrent comment d’ordinaires surfaces humbles et bonasses deviennent œuvres d’art. Elles y gagnent une dimension, littéralement, mais en se faisant trouer, brûler, déchirer, violenter… en un intrigant paradoxe qui résume toute l’œuvre du maître. 

Le processus 

Avec le temps, Picasso s’est constitué une immense réserve, multiples papiers à dessin certes, mais aussi des papiers anciens, spéciaux, exotiques. Et encore des étiquettes, des journaux, des serviettes, des bouts de nappes, enveloppes, cartons publicitaires, etc., que ce bibeloteur compulsif ne pouvait se résoudre à jeter. Le papier vaut désormais pour lui-même. Parce qu’il est léger, malléable, manipulable sans grand savoir-faire, il semble le matériau idéal pour l’infatigable désir d’en prospecter chacune des possibilités. Avec l’avantage de l’immédiateté, alors que le développement d’une sculpture classique ou d’un modelage prend du temps, et requiert souvent une technologie lourde. Le papier se plie facilement, se tord, se chiffonne, se roule, se courbe, se plisse, se colle, se découpe… et par là devient tridimensionnel. De manière bien plus inventive que l’origami, parce que ce dernier sait déjà ce qu’il vise. Picasso n’en sait rien, il se met au service de ce qui advient, sans la moindre volonté de contrôle. Picasso laisse venir les choses dans l’attente de l’inattendu. Là gît son génie. Il produira des centaines, sinon des milliers d’exemplaires de ces choses insignifiantes qui évoluent parfois vers de vraies sculptures, réalisées en matériaux plus nobles et plus durables, mais qu’il aurait été difficile d’imaginer issues d’un autre processus créateur. 

Picasso and Paper Royal
Royal Academy of Art 
Londres
Jusqu’au 13 avril 
https://www.royalacademy.org.uk

Vincent Baudoux

Journaliste

Retraité en 2011, mais pas trop. Quand le jeune étudiant passe la porte des Instituts Saint-Luc de Bruxelles en 1961, il ne se doute pas qu'il y restera jusqu'à la retraite. Entre-temps, il est chargé d’un cours de philosophie de l’art et devient responsable des cours préparatoires. Il est l’un des fondateurs de l'Ecole de Recherches graphiques (Erg) où il a dirigé la Communication visuelle. A été le correspondant bruxellois d’Angoulême, puis fondateur de 64_page, revue de récits graphiques. Commissaire d’expositions pour Seed Factory, et une des chevilles ouvrières du Press Cartoon Belgium.