Picha, rétrospective

Vincent Baudoux
21 octobre 2020

On ne présente plus Picha, artiste complet aussi à l’aise dans le dessin d’humour que dans la réalisation de longs métrages animés, de spots publicitaires et l’animation de séries télévisuelles. Une star ­- frondeur quand même - qui peut s'enorgueillir de nombreuses récompenses et distinctions autant que d’ennuis avec la censure. Depuis plus de dix ans, loin des médias, Picha ne peint que pour lui-même. Seed Factory présente jusqu’au 19 décembre une rétrospective de cette carrière abondante et diversifiée, tout en mettant l’accent sur sa production actuelle de peintures sur papier.

Un joyeux capharnaüm

À la fin des années 1950, on trouve de tout aux Arts Décoratifs de l’école secondaire des Instituts Saint-Luc de Bruxelles. De vrais hommes qui ont déjà bourlingué, dont un ancien de La Légion. Un autre, champion de Belgique de lutte, simule des chutes dans les escaliers. Les mêmes vénérables marches en bois de l’institution où Claude Bourgoignie - qui a obtenu la permission d’apporter son engin pour le cours de dessin - fait une démonstration de motocross. Une chèvre puante et apeurée, elle aussi prétexte du cours de dessin, met le bazar. Un magicien réalise ses tours quand les cours d’iconographie ou d’histoire du costume deviennent barbants. Un autre joue de l’accordéon alors qu’il est amputé de plusieurs doigts. Un acrobate s’amuse à passer de fenêtre en fenêtre, par l'extérieur … au quatrième étage. Picha fait partie de cette joyeuse bande, mais son activité étant nettement plus dangereuse - il dessine des idées peu conformes à l’idéal religieux, et a le culot de lire Jean-Paul Sartre - c’est lui que l’autorité choisit d’exclure.

"Pomme pourrie"

C’est ainsi que le très dévot préfet des études nommait Jean-Paul Walravens avant qu’il ne devienne Picha. L’expression implique une personne dépravée au regard du refoulement peu désireux de se libérer de sa servitude volontaire. Il implique aussi son pouvoir de contagion, pire que le vers dans le fruit. Les petits dessins de Picha ne sont certes pas les seuls à avoir taquiné une institution deux fois millénaire, l’histoire du cartoon en regorge. Sans le savoir, l’homme de Dieu aura rendu service au jeune dessinateur en le confortant dans l’idée qu’un idéal noble peut aisément se transformer en terreur. Picha constate que la tavelure fonde une bonne part des relations humaines, entre les peuples et les nations jusqu’aux relations de couple, et ce, probablement depuis la pomme (de discorde) entre Adam et Eve. Picha choisit d’en ricaner glauque. Le dessinateur, devenu entretemps cinéaste, ne tardera pas à déceler l'infamie au coeur des mythes, ces condensés exemplaires de l’imagination humaine. Tarzan, Blanche-Neige, et même la théorie de l’évolution de Darwin en feront les frais. Ruant ainsi dans les brancards du politiquement correct, la censure et les procès se sont frottés plus souvent qu’à leur tour à cette oeuvre volontairement provocante. Il n’est pas certain que l’artiste jouirait de la même liberté d’expression en nos temps devenus si frileux de conformité. Rien que pour ces outrances qui outrageront quelques bonnes âmes de la bien-pensance, cette exposition est à voir absolument. S’en dégage une insolence au ton d’irrévérence. Pudibonds et tartuffards s’abstenir.

Mutants ?

Depuis quelques années, le cuir tanné par la vie, l’homme vieillissant bien (il n’était donc pas aussi avili qu’on a voulu le dire) se tourne vers la peinture. Ces images fixes qui ralentissent le défilement du cinéma sont-elles une manière d’ignorer l’inéluctable du sablier ? Serait-ce une façon de parler un peu moins de l'innommable ? Des spectres surgissent. Sombres. Flous. Sans regard. Quelle est la part d’humanité de ces mutants ? Viennent-ils d’un lointain passé, ailleurs, ou préfigurent-ils l’avenir ? Hybrides, inquiétants, greffés, on ne sait s’ils apparaissent ou disparaissent, décharnés sûrement, dans le No man’s land de la grisaille triste. Picha a choisi de peindre à l’huile sur du papier. Un papier poreux, épais, à gros grain, contrairement à la toile préparée bien plus lisse. Le liquide visqueux se diffuse parmi les fibres comme autant de mycéliums rongeant les certitudes les plus claires. L’infestation dont Picha se moquait jadis constitue désormais le coeur même de ses tableaux.

Picha, rétrospective et travaux récents
Seed Factory
19 avenue des Volontaires
1160 Bruxelles
Jusqu’au 19 décembre
Du lundi au vendredi de 10h à 17h
www.seedfactory.be/maison-de-limage

Vincent Baudoux

Journaliste

Retraité en 2011, mais pas trop. Quand le jeune étudiant passe la porte des Instituts Saint-Luc de Bruxelles en 1961, il ne se doute pas qu'il y restera jusqu'à la retraite. Entre-temps, il est chargé d’un cours de philosophie de l’art et devient responsable des cours préparatoires. Il est l’un des fondateurs de l'Ecole de Recherches graphiques (Erg) où il a dirigé la Communication visuelle. A été le correspondant bruxellois d’Angoulême, puis fondateur de 64_page, revue de récits graphiques. Commissaire d’expositions pour Seed Factory, et une des chevilles ouvrières du Press Cartoon Belgium.

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