Pierre Bonnard, lumineux

Muriel de Crayencour
03 juin 2015
S’émouvoir devant un Pierre Bonnard, ça peut arriver à tout âge, n’est ce pas ? A 10 ans, par exemple, quand, petite fille, on tombe en arrêt devant ces toiles au format allongé, présentant des enfants courant dans un sous-bois. Ou devant cette peinture d’une femme allongée dans son bain, plus morte que vive.

Les peintures de Bonnard (1867-1947) sont pour chacun une invitation à entrer dans un monde rêvé. Peindre l’Arcadie est le titre de la rétrospective qui lui est consacrée au Musée d’Orsay. L'Arcadie est une utopie, une terre idyllique pastorale et harmonieuse… Bonnard n’eut jamais peur de produire des œuvres décoratives. Il créa d’ailleurs des panneaux destinés à garnir l’escalier d’honneur d’un client moscovite, le triptyque La Méditerranée que nous avions pu admirer à l’Hermitage à Amsterdam.

A Orsay, au fil des salles, se déploient les thèmes qui ont occupé l’artiste toute sa vie : le Midi, le jardin sauvage, les scènes d’intérieur, les scènes de bains. Son goût pour le japonisme se retrouve dans ses cadrages si typiques, qui découpent sans vergogne une scène de toilette, donnant à voir un bout de silhouette d’une femme nue. Ce faisant, il ajoute du mystère, un côté théâtral, l'œil du visiteur se retrouvant à la place d’un spectateur secret. De nombreux tableaux présentent des repas, dans lesquels il met en scène les membres de sa famille, mais aussi les animaux domestiques. On y découvre ses touches si volatiles pour rendre une nappe, une tasse en porcelaine, une lampe... Ses paysages sont un foisonnement de couleurs dorées, de jaunes, de rouges… Son amour pour le Midi, où il finira ses jours, il le transmet avec cette palette lumineuse.

Compositions, aplatissement des perspectives, ouverture des scènes d’intérieur vers l’extérieur et le jardin, tout n’est que joie profonde, sensualité, appétit dans les peintures de Pierre Bonnard ! Sauf dans ses autoportraits, qu’il multipliera aux différents âges de sa vie. Et dans les scènes de bain où sa femme, Marthe, qui avait la manie de la propreté et devenait peu à peu folle, flotte allongée dans une eau multicolore, raide et presque comme morte. Là et face au miroir, il ose sans conteste faire émerger une part d’ombre, une solitude, une violence. Sous des dehors décoratifs, saisissant les détails d’un papier peint, d’un carrelage, il montre autre chose, peut-être une terrible angoisse de mort.

Pierre Bonnard, devenu célèbre, ne pouvait s’empêcher de retoucher ses toiles une fois celle-ci achetées et exposées dans un musée. Ses amis appelaient ça bonnarder ou bonnardiser. Un journaliste relate, en 1943, cette attitude devenue visiblement coutumière : « Au musée de Grenoble puis au musée du Luxembourg, il lui arriva de guetter le passage d'un gardien d'une salle à l'autre, de sortir d'une poche une minuscule boîte garnie de deux ou trois tubes et, d'un bout de pinceau, d'améliorer furtivement de quelques touches un détail qui le préoccupait. Et, son coup fait, de disparaître, radieux, comme un collégien après une inscription vengeresse au tableau noir. » Au Cannet, là où Bonnard finit sa vie, un musée lui est consacré. Il est ouvert depuis le 25 juin 2011. De Paris au Midi, deux balades estivales s'imposent !
Pierre Bonnard
Peindre l’Arcadie
Musée d’Orsay
Paris
Jusqu’au 19 juillet
http://www.musee-orsay.fr/

www.thalys.com

































 

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.