Pincemin, les objets-peintures

Muriel de Crayencour
05 décembre 2021

Aux cimaises de la Galerie Faider, jusqu'au 24 décembre, les œuvres de plusieurs époques du Français Jean-Pierre Pincemin, qui participa au mouvement Supports/Surfaces. Même sans bien connaître son travail, on ne peut qu'être happé par la puissance de ses propositions et sa pratique longue et féconde de l'abstraction.

"A la fin des années 1960, lorsqu'émerge une nouvelle génération d'artistes, se pose en France la question de la peinture. Se sentant mal à l'aise devant la tentation décorative qui avait point au sein de l'école de Paris à la fin de l'occupation allemande, et s'était ensuite imposée comme une alternative à l'omniprésence de l'art américain, et, plus encore, étrangers à l'imagerie politique qui peinait à s'affirmer comme une version française du pop art, de jeunes plasticiens tentent alors d'ouvrir une autre voie, entre une tradition assumée de la peinture et une compréhension décomplexée des grandes figures héroïques de l'école de New York. En renonçant à la cérémonie du tableau pour revenir aux gestes et aux outils du peintre, sans jamais cependant renier un vrai plaisir  rétinien dans l'élaboration puis le spectacle de l'œuvre, la nébuleuse Supports/Surfaces apportait assurément une vraie réponse française au débat sur la peinture - comprise à la fois comme une technique et comme une œuvre - dont la disparition paraissait pourtant universellement annoncée. Dans ce groupe, rapidement éclaté, Jean-Pierre Pincemin fit toujours figure de peintre absolu. (...) La radicalité de ses propositions sur toiles libres, conçues comme des assemblages puis des volumes à plat, des architectures hermétiques, lui conféra une place de premier rang (...)", peut-on lire dans le livre Jean-Pierre Pincemin édité en 2010 chez Gallimard.

Formé comme ouvrier tourneur, Pincemin (1944-2005) entre dans la vie professionnelle à 17 ans. Durant son service militaire, il est affecté à l'infirmerie et là, dans les greniers, il peint sur de vieux draps qu'il y a en stock, avec de la peinture d'iode, du bleu de méthylène et du mercurochrome. Cette urgence à peindre ne le quittera jamais, ainsi que l'habitude de peindre debout sur une surface posée à plat sur le sol.

A la Galerie Faider, au rez, une immense toile sur laquelle est tracée (par empreinte ?) une série de lignes composant peut-être un paysage ou une page d'écriture, une partition. C'est avec sa simplicité formelle que cette œuvre nous séduit. Ni perspective, ni multiplans, juste la beauté de la peinture, des noirs et des gris sur un blanc un peu sali. Pincemin compose aussi des sortes d'étendards faits de morceaux de toiles peintes de bandeaux de couleur et cousus ensemble. On en voit un bel exemplaire simplement agrafé au mur. 

Au premier étage, une immense peinture sur toile cirée est fixée au ras des moulures du plafond et semble dégouliner jusqu'au sol où elle s'enroule un peu sur le parquet. Cette toile cirée, découpée, assemblée, cousue, collée, résume à elle seule, la manière dont Pincemin envisage la peinture : c'est d'abord, comme cité dans l'extrait du catalogue ci-dessus, une technique, une pratique, ensuite, l'objet n'est pas bidimensionnel puisque la surface se démultiplie par les processus de découpage, assemblage, collage... puis, l'objet-œuvre advient, dans toute sa singularité. Ainsi, sur ce mur, l'œuvre est, comme une divinité bienfaisante, belle, irradiant des formes, couleurs, textures... et finalement l'exquis de ce tombé souple de la toile libre. Au fil des œuvres présentées, c'est à la fois la grande maîtrise graphique et formelle de Pincemin, son sens de la composition et, pour finir, sa compréhension puissante de l'objet-œuvre-peinture, qui nous sautent aux yeux. C'est à voir !

Jean-Pierre Pincemin
Galerie Faider
12 rue Faider
1060 Bruxelles
Jusqu'au 24 décembre
Du mercredi au samedi de 14h à 18h
www.galeriefaider.be

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.