Pourquoi Vander Gucht devrait écrire plus de poésie

Hadrien Courcelles
23 février 2020

Parmi les volets d’un triptyque unissant Daniel Vander Gucht à des artistes peintres, Pourquoi je n’écris plus de poésie est un recueil publié pour la première fois en 2019 par La Lettre Volée dans la collection Poiesis. Une œuvre qui partage la signature de Xavier Noiret-Thomé pour les illustrations.

Antiphonaire bachique percutant la vie, l’alcool et la mort au diapason bétonné des villes, que sont au juste ces pièces à conviction rassemblées par Daniel Vander Gucht sous le titre Pourquoi je n’écris plus de poésie ? Il faudrait, pour y répondre, revenir dans les années 1970, et saisir les journaux d’un adolescent bruxellois de quinze ans qui allait bientôt chanter son propre Coney Island Baby (Lou Reed, 1975) : « Dans un bourdonnement de cloches et de cuivres / Les hautes tours de verre et de brique noircie / Émergent du fleuve troublé / Les rues s’animent / Mais seules déambulent / Quelques jeunes femmes au regard électrique (…) » 


Tournant des années 1980. Nous sommes encore loin du millénaire où, devenu professeur de sociologie à l’ULB, Daniel Vander Gucht allait entendre certains de ses textes chantés par André Golberg. Mais la matière est déjà formée de ce composé de poésies, de rock, tout traversé de rêves et d’iconoclasmes. À la fois artistique et participante, son observation des individus organisés célèbre l’union de l’esthétique aux sciences humaines. 


Laissant « brûler les petits casiers », plus de trente ans s’écoulent avant que - suivant une heureuse formule -, le « poète-mage* » n’entame trois collaborations avec chaque fois un artiste plasticien**. Augmentées de quelques vers plus récents, les pièces à conviction trouvent alors en Xavier Noiret-Thomé (peintre-mage) le parfait traducteur de leur ivresse onirique. Dessins, collages, superpositions envahissent les pages et de presque autonomes syllabes. Les compositions, qui semblent extraites d’un inconscient à vif, accompagneraient volontiers les éclats de rire de Zarathoustra (les écrits de Freud et de Nietzsche n’ont-ils pas bercé l’adolescence de Vander Gucht ?). 
 
Le poème Plus ou moins Zéro (p. 53) nous paraît à cet égard révélateur d’une posture créatrice propre au recueil. Le thème de la création « Zéro est nul / Non avenu dans les ténèbres / Il plonge dans l’infini / […] À chaque révolution / Explose en supernova / Cendre et diamant / Du feu je suis né. » est ainsi illustré par le peintre du symbole zen de la vacuité (enso). Le sens d’une vie, le mouvement (cyclique ?) de nos urbanités est questionné ailleurs dans les embruns alcoolisés du réveil ou aux premières loges du theatrum mundi. Les vers alternent langueurs et coups de poing « […] comme on passe de la philosophie / À la pornographie »

Barthes voyait sans rougir une sorte de cosmogonie chez La Bruyère. Ne verrait-on pas ici, au fil des pages, un démiurge s’attachant à recréer la société humaine par le prisme de la poésie, les figures de style pour instruments, le verbe en mécanique; accompagné, au dessin, d’un styliste des figures ? Tour à tour chutes d’eau, cuirassiers, rien ne semble arrêter leur cours, ni notre lecture.  

*Véronique Bergen, Indomptable inspiration, terrifiante expiration, in Le carnet et les instants, 09.12.2019.
**Les deux autres étant
Robert, va te coucher, Daniel Vander Gucht, dessins de Pascal Courcelles et Sous influence, Daniel Vander Gucht, aquarelles de Damien De Lepeleire. Collection Poiesis, éditions La Lettre Volée, 2019
 

Pourquoi je n’écris plus de poésie – Pièces à convictionDaniel Vander Guchtdessins et collages de Xavier Noiret-Thomé | collection Poiesis éditions La Lettre Volée 16x22 cm | 80 pages 19 € | 2019 | http://www.lettrevolee.com

Hadrien Courcelles

Journaliste

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