Rome rend hommage à Raphaël

Vincent Baudoux
30 juin 2020

L’exposition Raphaël prévue à Rome pour le 500e anniversaire de la mort de l’artiste avait dû fermer trois jours après son ouverture pour cause de lockdown. Elle rouvre pour trois mois dès le 2 juin jusqu’au 30 août prochain.

Une notoriété inaltérable

Comment expliquer le succès de Raphaël, le plus classique des peintres de la Renaissance en Italie ? Sa réputation ne s’altère nullement avec les siècles, concurrençant même ses contemporains Léonardo da Vinci et Michel-Ange sur le plan de la notoriété. Né le 6 avril 1483, il meurt en 1520, le jour de son trente-septième anniversaire. Mourir jeune, en pleine gloire, d’une vulgaire piqûre de moustique (la malaria), le jour de son anniversaire, voilà qui frappe les imaginations ! Peintre à succès, coqueluche des puissants, il est protégé entre autres par Frédéric III, duc d’Urbino, par le pape Jules II et son successeur Léon X de Médicis. Ces souverains détiennent les clés de la renommée en cette période d’avant les médias, et abreuvent le peintre de commandes prestigieuses, notamment pour le Vatican. Ce qui n’empêche nullement Raphaël de tomber amoureux d’une simple fille de boulanger, Margherita Luti dite la Fornarina, dont il réalise un admirable portrait en buste dénudé qui en fait une déesse, donnant vie ainsi au mythe du Prince Charmant, à la fois noble et les mains dans la farine. Lorsqu’il meurt, enterré au Panthéon, le grand critique de l’époque que l’on dit fondateur de l’histoire de l’art moderne, Giorgio Vasari, écrit dans La vie des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes : «Quand Raphaël mourut, la peinture disparut avec lui. Quand il ferma les yeux, elle devint aveugle.» Cette ferveur s’entretient au cours des siècles. Ainsi Delacroix et Ingres que pourtant tout oppose, feront l’un et l’autre son éloge. En 1814, Ingres peint L’aimée sur les genoux de son amant devant le portrait de la belle en cours de réalisation. Tandis que dans la Revue de Paris, en 1830, Delacroix dit son admiration pour cet admirable coloriste qui «rappelle à l'esprit tout ce qu'il y a de plus élevé dans la peinture.» Cette opposition vaut la peine d’être remarquée, tant Ingres et Delacroix incarnent le vieux débat de la primauté du dessin sur la couleur, débat qui fait rage pendant plusieurs siècles depuis l’Académie royale fondée sous Louis XIV, et qui régit les valeurs officielles de l’art de peindre, sans lesquelles, pendant longtemps, il n’y a pas moyen de faire carrière. Au XXe siècle encore, Matisse résout la difficulté de manière inventive en taillant directement les surfaces colorées avec des ciseaux.

Les meilleurs atouts

De son vivant déjà, Raphaël était considéré comme un mythe, modèle de perfection quel qu’en soit le critère. Il faut dire qu’à 17 ans, beau comme un dieu, d’une beauté androgyne peut-être, le jeune prodige signe un premier contrat qui fait de lui un magister (maître peintre), n’ayant plus rien à apprendre des savoir-faire techniques que doivent maîtriser les artisans avant de prétendre au statut d’artiste. Auprès du Pérugin, il apprend la gestion implacable du produit (sa petite entreprise comptera jusqu’à cinquante assistants !), ainsi que les entregents indispensables à la réussite sociale dans ce monde ultra-compétitif. Aujourd’hui on parlerait de marketing. Ces trois atouts essentiels, savoir-faire, gestion interne, relations publiques ne lui suffisent pas. Le jeune virtuose y ajoute une intelligence peu commune de mimétisme, qui lui permet de saisir immédiatement l’essence des recherches d’autrui, et picorer le meilleur parmi les grands anciens et les meilleurs confrères, le Pérugin, Vinci, Michel-Ange, Fra Bartolomeo, entre autres. Il en ressort une œuvre où chacune et chacun est certain de trouver satisfaction, quel que soit le genre ou le thème. Ainsi, on ne peut pas résumer Raphaël à la seule peinture de ses nombreuses Madones, car il excelle aussi bien dans le portrait profane, parfois disgracieux (Le Cardinal Tommaso Inghirami). La mythologie grecque (Le Triomphe de Galatée) ou l’hommage aux figures majeures de la pensée philosophique laïque antique (L’Ecole d’Athènes) y voisinent les crucifixions et autres drames émotionnels, le sujet individuel autant que les scènes de groupe. Les tableaux pleins d’affectations, à la limite du suave, alternent avec ceux qui préfigurent les noirceurs cabossées de El Greco (La Transfiguration). Même le paysage, à petites doses il faut l’admettre, délaissé par la Renaissance qui met l’homme au centre joue un rôle non négligeable. Les formats varient, petits, grands, courbes, horizontaux, verticaux, de même que les techniques de peinture, à l’huile sur panneau de bois, sur toile, fresques, etc. A chaque fois, le jeune maître domine son sujet.

La richesse des signes

Le Mariage de la Vierge, en 1504, est une œuvre impensable dans un autre temps que celui de la Renaissance en Italie. Si le groupe d’une dizaine de personnes à l’avant-plan se présente sans trop prendre la pose, comme un instantané, le bâtiment à l’arrière-plan rappelle tout de suite l’érection d’une durée en marbre, le tempietto inspiré de celui de Bramante, lui-même inspiré par le plan circulaire de l’église du Saint-Sépulchre à Jérusalem. La totalité du tableau se soumet aux lois de la perspective - une prouesse lorsqu’il s’agit de ployer les lignes droites en courbes, arceaux, volutes et demi-sphères. L’humanité triomphe de la nature. L’ordre règne, la météorologie se joint à la sérénité ambiante. La symétrie ordonne l’ensemble, tempérée par le léger désordre des groupes humains, par la position légèrement déhanchée du Grand Prêtre, et l’individu en bas à droite qui brise son bâton. L’anneau que s’échangent les fiancés est l’argument du tableau, à peine visible pourtant. Or, si l’on divise l’œuvre en deux dans le sens vertical, l’axe central (qui est aussi celui de la perspective) passe exactement par ce trou tout rond, seul cercle parfait du tableau. Serait-ce un code ? Aucun antagonisme ici entre couleur et dessin. Les teintes sont à leur plénitude, rouges, bleus, verts, ocres, le passage des zones éclairées aux zones dans l’ombre s’effectue tout en douceur. Aucun heurt, malgré les contrastes audacieux. Le dessin participe à cette sérénité, chaque détail de visage, par exemple, car on pourrait en dire autant des objets, brocards, tissus, étant au point d’équilibre entre type et individuation. Ce miracle de balance entre le dessin et la couleur s’obtient par la gestion exemplaire de l’éclairage qui n’a rien de naturel, où, comme au cinéma ou en photographie publicitaire, l’artefact choisit de mettre en valeur la lisibilité de tel ou tel élément. Voilà qui rejoint aussi le fantasme de la ligne claire dans un monde sans ombre cher à Hergé. Quelle belle trouvaille de publicitaire que ces chérubins au bas de La Madone Sixtine, accoudés, l’air blasé alors que le scène évoque un des événements les plus émouvants de la chrétienté ! Faut-il donc s’étonner que les gamins figurent parmi les images les plus reproduites sur la planète ? Jamais le mot composition n’a aussi bien porté son nom.

La modernité de Raphaël - involontaire sans le moindre doute - se lit de manière plus surprenante encore. Si on admet qu’une part de la recherche contemporaine trace sa route en fouillant toujours au plus petit, de l’organisme à la cellule, aux molécules, atomes, quarks, etc., alors on est autorisé à fouiner dans ce tableau-organisme afin de chercher et trouver l’un ou l’autre élément de notre temps. Par exemple, l’alternance de passages zébrés qui annoncent les marches du temple rappelle étrangement les plaques de métal que Carl André déposera sur le sol. Curieusement, le point de fuite de la perspective n’est pas un point mais une surface, large, vide, un espace vertical quadrangulaire, un quasi monochrome blanc et bleu qui émerge d’un fond sombre : Mark Rothko n’aurait pas fait mieux ! Ce point focal ambigu se trouve pile à l’horizontale de notre regard (l’avant-plan était donc vu en plongée légère, comme si le preneur d’image était en lévitation), qui est aussi la frontière entre le monde des lignes droites, en bas, et les courbes du monde d’en haut, ce que confirme le cintre de la partie supérieure du tableau. Un espace tout en ronds mis en valeur par l’architecture de la chapelle à laquelle ce tableau était destiné : aucune droite dans ces successions de niches en abîme, même les piliers y sont tors. L’œuvre est conçue, comme chez nombre de nos contemporains, pour le lieu, à partir de son environnement. Le Mariage de la Vierge de Raphaël est une reprise quasi exacte du tableau du Pérugin, son maître, à quelques modifications près, significatives. Toute superbe qu’elle soit, la version du Pérugin semble corsetée dans son espace, rivée à la terre. Tandis que Raphaël fait la place belle à l’air, la pureté de l’atmosphère, son tempietto s’élève déjà dans le bleu dégagé du ciel. Comment ne pas y rêver des futures montgolfières ?

Une poétique hors du temps

Tout ceci serait peu de choses si l’œuvre n’était nourrie de l’intérieur par une poétique qui dépasse n’importe quelle dimension du Savoir et de la Culture. Qui le croirait : le thème de la Vierge à l’enfant est plus souvent convoqué dans l’art chrétien que celui de la crucifixion, alors qu’il ne fait l’objet d’aucun texte biblique ! Vrai qu’on trouve des Mères à l’enfant dans la plupart des cultures du monde, et bien avant l’ère chrétienne. Le thème est récurrent chez Raphaël, qui l’a peint une quinzaine de fois dans sa courte existence. La Madone au chardonneret en est parmi les versions plus connues. Peu importe le contenu symbolique (avec sa crête rouge, l’oiseau préfigure le sang versé par le Christ). On a beaucoup remarqué la composition en triangle, sorte de pyramide dont il ne reste qu’un fondement en pierre, en bas à gauche. A l’autre bout, le corps tourné vers la droite, la femme tient un livre en main, elle devient le passage de l’inerte à la civilisation. Le fruit de ses entrailles, coincé entre ses genoux, a bien grandi, il est déjà dans la relation sociale comme l’indiquent son geste et son regard. Mais il reste tout nu, sexualité absente, du moins pas encore éveillée. Le tableau se caractérise d’ailleurs par une absence de toute référence mâle active, dans un monde qui fleure bon le paradis sur terre, quoique sans le moindre fruit, défendu, ou pas. C’est alors que l’on retrouve le schème spatial propre à Raphaël, les volumes d’un monde en passe de s’arrondir. Un monde enceint. Le pinceau caresse les images, la pyramide se gorge, la poitrine gonfle, le genou enfle entre les gamins et leurs bourrelets, etc. La surface affectueusement peinte devient une peau, douce, tendre, sans ride, un sein gorgé de lait, une sensualité sereine, primaire, tactile, hors du temps, un ailleurs dégagé comme l’azur du ciel dont il rêve. Bébé fait corps avec sa mère, en symbiose non verbale. Serait-ce ce souvenir profondément enfoui au plus profond de chacune et chacun de nous que Raphaël ravive ? Un lointain rapport oublié aux corps ? A leur fusion ? Le temps bénit de l’innocence ? Le paradis de l’enfance.

 

Raffaello 
Scuderie del Quirinale
Rome
Jusqu'au 30 août 2020
Du dimanche à jeudi de 10h00 à 20h00
Vendredi et samedi de 10h00 à 22h30
Réservation en ligne obligatoire
https://www.scuderiequirinale.it/

Vincent Baudoux

Journaliste

Retraité en 2011, mais pas trop. Quand le jeune étudiant passe la porte des Instituts Saint-Luc de Bruxelles en 1961, il ne se doute pas qu'il y restera jusqu'à la retraite. Entre-temps, il est chargé d’un cours de philosophie de l’art et devient responsable des cours préparatoires. Il est l’un des fondateurs de l'Ecole de Recherches graphiques (Erg) où il a dirigé la Communication visuelle. A été le correspondant bruxellois d’Angoulême, puis fondateur de 64_page, revue de récits graphiques. Commissaire d’expositions pour Seed Factory, et une des chevilles ouvrières du Press Cartoon Belgium.

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