Rassenfosse, un dessin si particulier

Eric Min
26 février 2020

Le peintre et dessinateur liégeois Armand Rassenfosse (1862-1934) est peut-être l'un des mystères les mieux gardés de l'art de la fin de siècle. Le fait que son nom ait été longtemps mentionné aux côtés de celui de Félicien Rops (1833-1898) en est la raison. Il était difficile de rester dans l'ombre de ce "graveur du Royaume de Satan", l'illustrateur le mieux payé de Paris : la réputation sulfureuse de Rops en faisait le représentant idéal d'un symbolisme métropolitain, sensuel, aux traits sataniques. C'est lui - considéré comme "le seul artiste belge qui comptait vraiment" - qu'avait choisi son ami le poète Charles Baudelaire pour illustrer son œuvre. Avec ses dessins passionnants et son grand talent de provocation, Rops était l'homme dont tout Paris parlait.

En 1888, Rassenfosse, âgé de vingt-six ans, fait son apparition dans l'atelier de Rops à Paris. C'était une véritable admiration pour le maître qui le conduisait là, mais aussi un grand intérêt pour les aspects techniques de la gravure qu'il avait appris presque en autodidacte.

Les deux hommes, devenus bons amis, ont échangé des trucs et astuces, puis développé ensemble la technique du vernis mou transparent, appelé aussi Ropsenfosse. Et tout comme son grand modèle, le Liégeois a commencé à faire des dessins pour illustrer des livres. Sa plus importante réalisation est sans aucun doute l'illustration des 158 poèmes de Baudelaire Les Fleurs du mal pour une édition bibliophile, parue en 1899 dans une édition à 130 exemplaires.

Heureusement, l'histoire de Rassenfosse ne s'arrête pas là. L'artiste survivra à Rops pendant plus de trente ans et travaillera au développement d'une œuvre, non conventionnelle et personnelle, qui passera sans effort du symbolisme sensuel des beaux jours de la fin du XIXe siècle à la ligne Art déco la plus libre et la plus simple.

Ceux qui découvriront l'exposition actuellement présentée à l'Association bruxelloise du Patrimoine artistique - montrant une collection privée d'un particulier que l'on envie volontiers - auront le privilège de se familiariser avec à peu près tous les aspects de l'œuvre de Rassenfosse. Dans les œuvres créées avant le début du siècle, on ne peut nier l'influence de Rops : le jeune homme partage avec le maître sa nette préférence pour le nu, ou plutôt le demi-nu extrêmement ropsien mi-vêtu qui garde ses chaussures ou son chapeau. Mais du programme littéraire et libertin de Rops, Rassenfosse ne retiendra finalement que la tendresse, la vulnérabilité des jeunes femmes exposées nues à notre regard.

Même nuance lorsque tous deux s'adonnent à leurs feuilles de dessin : voluptueuses, dures et méchantes chez Rops, les modèles deviennent prudentes et fragiles chez Rassenfosse. Ils rayonnent de candeur et de patience, voire de doute. Ils n'expriment que rarement des conflits ou tensions érotiques manifestes. La technique du pastel contribue également à l’ambiance, tout comme chez Degas. Mais la main de l'artiste est toujours aussi précise sur le papier lorsqu'elle évoque un corps dansant, propose une caricature ou dessine le portrait d'Henri de Toulouse-Lautrec. Au fil des années, les dessins de Rassenfosse - tout comme les formes de ses modèles - deviennent plus ronds. Qu'il s'agisse d'une mère qui allaite son bébé dans la quiétude ou d'une femme attendant frémissante dans ses draps ce qui va arriver, l'artiste évoque toujours aussi justement les "hiercheuses", ces courageuses jeunes femmes qui travaillaient dans l'industrie houillère liégeoise. Elles ne sont pas dépeintes comme des proies faciles ou comme des prolétaires exploitées - ce qu'elles sont en réalité - mais comme de douces et aimables voisines qui posent pour ce peintre gentil et étrange. Rassenfosse ajoute souvent une sorte de sfumato qui adoucit les contours et donne à ses dessins une atmosphère de rêve.

Les femmes sont rarement triomphantes. Elles sont juste elles-mêmes, et ont été extrêmement chanceuses que la douce main d'un grand artiste les ait déposées sur un lit de papier. La subtilité et la tranquillité sont au cœur de cette œuvre; la profusion et l'excès lui sont étrangères. Et comme dans un roman galant du XVIIIe siècle, Rassenfosse prend le temps de faire valoir son point de vue. Toute hâte serait une erreur.


Armand Rassenfosse (1862 -1934), un dessin si particulier
Association du Patrimoine artistique
7 rue Charles Hanssens
1000 Bruxelles
Jusqu'au 24 octobre 
Du mercredi au samedi de 14h00 à 18h00

http://www.associationdupatrimoineartistique.be/

Eric Min

Journaliste