Young Rembrandt

Vincent Baudoux
04 septembre 2020

Young Rembrandt, à l’Ashmolean Museum d’Oxford présente les œuvres de la première décennie de production du jeune artiste né à Leyde, qui en dix ans, de 1624 à 1634, devient la star d’Amsterdam, capitale du monde au moment du Siècle d’Or hollandais. Sont exposés 34 peintures et 90 dessins et gravures, issus des grandes collections publiques et privées du monde entier.

Fulgurances intuitives

Quel est l’intérêt des œuvres de jeunesse, avec leurs approximations, maladresses, essais et erreurs, sinon de voir les fulgurances intuitives, qui, en s’affirmant, deviendront chefs d’œuvre ? Il en va ainsi des premiers tableaux du jeune Rembrandt âgé de 18 ans, Les cinq sens de 1624. Même si un premier regard découvre une suite de cinq petits panneaux de bois peints à l’huile, relativement anonymes (dont quatre seulement sont parvenus jusqu’à nous — il y manque Le goût), ils inaugurent la notion de série, de portrait, de traitement lumineux peu usuel, d’affirmation de la touche, et, plus fondamentalement, du souci de sensation, du ressenti corporel. Il faut rappeler que jusque-là, la peinture héritée de la Renaissance, avec la perspective, privilégiait la distance optique et l’apparence lisse, refoulant la tactilité. A première vue, peu importe la grandiloquence théâtrale de Scène historique de 1626, ou le jeune peintre exhibe le fouillis de sa virtuosité à rendre chaque matière, de la plus souple à la plus dure, de la plus mate à la plus brillante, tissus, métaux, minéraux : on y voit le jeune homme oser son premier autoportrait parmi les grands de ce monde, discrètement certes, mais bien là. La fuite en Egypte de 1627, avec son fond sombre d’où n’émergent que des ombres, semble se dérouler sous la lumière accidentelle d’un spot électrique. Rembrandt en train de rire, de 1628, est remarquable parce que peinture sur le vif de l’adolescent hilare, loin des grandes peintures historiques et graves. Plus remarquable encore parce que le tableau est peint sur une plaque de cuivre, ce qui permet une série d’effets picturaux impossibles à obtenir par les moyens classiques de la toile tendue sur châssis. La mère de l’artiste en 1629, tout comme Vieille femme en prière réalisé la même année abordent enfin, pour la première fois le thème de la vieillesse. Ajoutons quelques toiles à thème biblique et quelques portraits individuels pour faire bonne mesure. Enfin, clou de l’exposition, Laissez venir à moi les petits enfants de 1627, un tableau précédemment attribué à l’école néerlandaise — il est vrai qu’il faut de la bonne volonté pour y voir une oeuvre du Maître, si ce n’est un nouvel autoportrait parmi la foule anonyme — qui n’a refait surface qu’en 2014 lors d’une vente publique.

Cosa mentale ?

La Renaissance a été un moment formidable pour espérer faire de l’art une chose claire, quasi à prétention scientifique. Une «cosa mentale» selon Léonard de Vinci (Entre parenthèses, il est ironique de constater que c’est précisément sur lui que s’est rabattue l’intuition de Sigmund Freud lorsqu’il a illustré sa théorie de l'inconscient !, mais cela, Vinci ne pouvait le deviner). Pour dire que ce souci de clarté produit immanquablement son contraire, ce que l’on sait depuis la philosophie de la Grèce Antique, avec Platon qui réfléchit aux relations entre ombre et lumière pour en donner une dimension métaphysique. Léonard de Vinci naît en 1452. Georges de la Tour décède en 1652. Deux siècles qui voient à la fois L’homme de Vitruve (que nous connaissons mieux sous sa forme contemporaine, le logo de Manpower, sorte d’éolienne statique aux bras et jambes écartés), un dessin sans ombre, dont le nombril est le centre géométrique de l’univers ; et les chandelles intimistes qui font du noir un berceau, chaud, comme le révèlent les toiles du peintre lorrain. Entre les deux, les ciels orageux d’El Greco, et surtout les violences atrabilaires de Caravage qui meurt alors que Rembrandt a quatre ans, bien connu des peintres hollandais qui en ont digéré les apports formels. A cette époque, l’obscurité n’est plus une chose honteuse, car, en descendant sur terre, elle a gagné en respectabilité. Mais, l’homme n’étant pas un animal nocturne, il a toujours eu peur du noir, l’imaginaire collectif y associe la perte de maîtrise, l’insécurité, le danger, la mort.

Autoportraits

Sans revenir sur le mythe de Narcisse et sa composante psychique, l’autoportrait comme genre n’a été rendu possible que par les perfectionnements techniques de l’optique et de la miroiterie, qui démarre à Venise au courant du seizième siècle, pour entrer dans la gamme des objets quotidiens (quoique luxueux encore) dans la république des Provinces-Unies de Rembrandt au dix-septième siècle. Ici une nouvelle parenthèse pour apprécier davantage les prouesses artistiques réalisées par Jan van Eyck, qui dès le début du quinzième siècle réalise des tableaux comme s’ils étaient des miroirs — on pense au Mariage des Arnolfini — et réalise le premier autoportrait de nos contrées, communément appelé L’homme au turban rouge en 1433 déjà. Miroir, miroir…. Deux siècles plus tard environ, pendant la première décennie d’activité picturale de Rembrandt, on ne compte pas moins d’une quinzaine d’autoportraits du jeune artiste, comme sujet principal ou présent parmi la foule. A chacun de ces tableaux sa spécificité, ici une chaîne en argent, là un couvre-chef inattendu, une grimace, etc. Il semble vain de faire la description de ces différences, même si le jeune homme se fait un point d’honneur en apportant à chaque fois une surprise. Qui suis-je ? A tous les coups, un individu absolument unique malgré ses apparences instables, ses déguisements, le temps qui marque son empreinte. Le même et un autre. Comment comprendre cela alors que l’on cherche le noyau dur de l’être humain, inaltérable, permanent ? Là gît la recherche impossible de tout autoportrait, en quête de l’inaltérable alors que tout change. «On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve» disait déjà Héraclite au sixième siècle avant notre ère !

Les cinq sens

Au quatrième siècle avant notre ère, Aristote enseigne que la perception humaine est basée sur cinq sens, la vue, l'ouïe, l’odorat, le toucher, le goût. Serait-ce en réaction au monde trop exclusivement visuel proposé par la peinture de son temps, que les premiers tableaux de Rembrandt illustrent ces cinq sens en 1624 ? On regarde alors d’une toute autre manière l’extraordinaire l’Autoportrait de la Alte Pinakothek de Munich peint en 1629, et son alter ego du Rijksmuseum d’Amsterdam peint l’année précédente (absent de l’exposition, hélas). Fait étonnant, ces deux tableaux sont quasi jumeaux, au point qu’on les confond souvent. Le regard est hors jeu, dans l’ombre, l’accent lumineux étant mis sur la joue. Tout peintre vous dira que la joue est la chose la plus difficile à peindre, précisément parce qu’elle ne dégage que peu d’informations. Suit un bout de nez et d’oreille, la chemise frangée de dentelles, et, surtout, le fond, autre surface de peu d’information visuelle. Les deux huiles sur bois ont en commun une incroyable différenciation des matières. Rembrandt travaille le rendu de la veste par une texture particulière, il utilise une autre façon de peindre pour la chemise, une troisième pour le fond, une quatrième pour la peau, une cinquième pour les cheveux. La tignasse ébouriffée est une exceptionnelle leçon de peinture, tant la gamme du métier y est déployée, jusqu’à ces cheveux rebelles gravés avec le manche du pinceau dans la matière, à moins qu’il ne s’agisse d’un clou : une gravure-peinture ! Et puis, il y a le fond, sorte de mayonnaise ou de mousse au chocolat amoureusement triturée comme le ferait un maître-queux sensible à l’onctuosité de la pâte, qui trouve l’équilibre parfait dans le mariage de chacun des ingrédients… et chacun des sens, l’exhalaison, l’appétence, le charme visuel, la suavité, la densité. Rembrandt peint comme les meilleurs cuisiniers s’adonnent à leur art, tous sens aux aguets. Ou comme un saucier, ou un chocolatier-confiseur vis-à-vis de ses fondants. Le vocabulaire des peintres est on ne peut plus clair qui évoque la petite popote personnelle, ma cuisine interne ou ma tambouille à moi. Voilà ce que disait déjà avec emphase la Scène historique de 1626, quand le jeune peintre faisait étalage de sa virtuosité dans le rendu de chaque matière, qu’elle soit souple ou dure, mate ou brillante, qu’il s’agisse de tissus, de métaux, de minéraux. Il ne faudra que quelques années pour que la peinture à l’huile se différencie à même le tableau, dans les autoportraits, sans plus avoir besoin d’en appeler aux prétextes du monde extérieur. Des œuvres de jeunesse, oui… mais tout y est déjà.

 

Young Rembrandt
Ashmolean Museum of Art and Archeology
Oxford
Grande-Bretagne
Jusqu'au 1er novembre 
http://www.ashmolean.org

Vincent Baudoux

Journaliste

Retraité en 2011, mais pas trop. Quand le jeune étudiant passe la porte des Instituts Saint-Luc de Bruxelles en 1961, il ne se doute pas qu'il y restera jusqu'à la retraite. Entre-temps, il est chargé d’un cours de philosophie de l’art et devient responsable des cours préparatoires. Il est l’un des fondateurs de l'Ecole de Recherches graphiques (Erg) où il a dirigé la Communication visuelle. A été le correspondant bruxellois d’Angoulême, puis fondateur de 64_page, revue de récits graphiques. Commissaire d’expositions pour Seed Factory, et une des chevilles ouvrières du Press Cartoon Belgium.