Restaurer la beauté

Muriel de Crayencour
10 mars 2019

A l'occasion de sa réouverture après restauration, la Maison des Arts de Schaerbeek propose une exposition sur le thème tout à fait à propos de la Réparation, avec huit artistes plasticiens et une auteure, Geneviève Damas.

En 1825, les époux Eenens, de riches drapiers, acquièrent des terres maraîchères à la chaussée de Haecht. À cette époque, Schaerbeek est encore très rurale. Au centre du parc, ils font construire le bâtiment central d’une maison bourgeoise de style néoclassique, ainsi que des dépendances : à gauche les remises, et à droite les écuries. Leur fils, le lieutenant général Alexis-Michel Eenens, fait ajouter deux ailes à la villa, ainsi qu’un porche et un troisième niveau. En 1862, lorsque la rue Royale Sainte-Marie est construite, le jardin de la maison est coupé. A la mort du général, c’est Thérèse Eenens, la fille de ce dernier, et son époux, le magistrat Georges Terlinden, qui héritent de la demeure. Ils font construire une nouvelle tour carrée ainsi qu’une annexe, accolée aux écuries: la sellerie, qui est aujourd’hui un estaminet. En 1950, la propriété est acquise par la commune de Schaerbeek et la villa est rebaptisée Maison des Arts. Aujourd’hui, elle abrite le service de la Culture française qui y organise des expositions d'art plastique et, depuis 2015, le bâtiment est entièrement classé par les Monuments et Sites. Lors de la fin des travaux de restauration, nous avons eu l'occasion de rencontrer une dame qui habita jusqu'à ses 16 ans dans cette grande maison familiale où vécurent trois générations, des grands-parents aux petits-enfants. Elle raconta plusieurs anecdotes, dont celle-ci : ses grands-parents cachèrent durant la guerre 39-45 des pilotes anglais, sans prévenir le reste de la famille. Cette grande maison dont le visiteur ne peut voir les multiples escaliers de service, chambres et mansardes, garde sans conteste quelque chose des nombreux souvenirs de cette famille.

Aujourd'hui fraîchement restauré avec l'aide des Monuments et Sites, le rez-de-chaussée a retrouvé ses murs tendus de tapisseries et tissus d'époque, ses dorures et lustres. Les boiseries de la salle à manger ont été nettoyées, la tapisserie peinte collée sur le haut des murs aussi. Spectaculaire, la grande bibliothèque a retrouvé sa couleur noire et ses détails dorés. Une belle maison bourgeoise qui présente depuis 2006 deux à quatre expositions d'art contemporain par an. Une programmation attentive mise en place avec soin par Anne-Cécile Maréchal, historienne de l'art et attachée culturelle à la Maison des Arts. On a régulièrement pu y découvrir des artistes émergents - ou plus installés - pour qui les larges pièces et la belle hauteur de plafond furent une fameuse occasion de mettre en valeur leur travail.

 

Réparer


La réparation peut se comprendre de différentes manières : un changement d'état vers un état d'origine, un processus de résilience, une manière de prendre soin, mais aussi de témoigner ou de donner à voir quelque chose pour que celle-ci ne disparaisse pas.

Dans les grands salons donnant sur le jardin et le bassin d'eau, une Boîte à épingles dont le dessus est une cervelle de tissu blanc, œuvre d'Elodie Antoine (1978), répond à une grande installation de Sébastien Delvaux (1972). Celui-ci travaille sur les matériaux, utilisant par exemple un rouleau de plastique autocollant au motif marbre, qu'il pose sur du vrai marbre, jouant avec ce que l'on voit et le réel de la matière. Sur la cheminée, toujours dans cette idée de fragmentation, de morcellement, une Calotte crânienne d'Elodie Antoine, rehaussée d'un motif de bonnet de piscine. Tragédie et humour font toujours bon ménage chez elle. Dans la véranda, Benoît Félix (1969) installe Incarnation (attraper Michel François), une affiche de ce dernier présentant une vitre brisée. Benoît Félix a découpé l'affiche, enlevant le verre, ne laissant que les traces des brisures.

Dans le grand salon, Lionel Estève (1967) entoure le grand lustre restauré et nettoyé de quatre pans de tissus, Les Jours, dont il a patiemment retiré une partie des fils de trame, les rendant à la fois fragiles et précieux.

La bibliothèque accueille le travail de Sofie Muller (Gand, 1974), qui avait fait sensation sur le stand de la galerie Geukens & De Vil construit comme un bout d'atelier lors d'Art Brussels 2018. Sur le sol, une série de malles en métal. Sur chacune d'elles, une tête sculptée en albâtre. L'artiste choisit des pierres dont elle peut utiliser le bord laissé brut ou une partie mangée et trouée. Ses sculptures prennent alors l'aspect d'un objet antique trouvé dans une fouille. L'installation est spectaculaire.

A l'étage, quelques dessins au stylo bille bleu de Dany Danino (Bruxelles, 1971), de sa série Gueules cassées, les visages des blessés de la Grande Guerre. Il a voulu mettre ces dessins devant un miroir, sur une cheminée, pour que le visiteur puisse au même moment voir son propre visage. La chambre suivante est dédiée aux broderies et travail sur feutre d'Elodie Antoine, dont le Bandage perlé - bande Velpo brodée de centaines de petites perles blanches nacrées et rouges - sert d'image d'annonce de l'exposition. Dans les vitrines, des nuisettes qu'elle rehausse de crevés, broderies, grincent de leur message ambivalent.

Karin Borghouts (Anvers, 1959) montre dans une autre chambre d'exceptionnelles photographies d'un intérieur noirci par les flammes d'un incendie. Il s'agit de la maison de son enfance, que sa mère occupait encore jusqu'au drame. Murs noircis, peintures craquelées, miroir assombri par la fumée : les images presque picturales, mates, sont fantomatiques, bien réelles mais issues d'un drame qui a changé le cours de sa vie. On y lit la peur, mais aussi la nostalgie, le souvenir évanescent. Bouleversant.

Notons encore Anne Champion (1962), qui utilise des portraits de couple trouvés dans les archives d'un photographe de province, portraits qu'elle sérigraphie sur des assiettes Arcopal : certaines sont présentées au mur, rétroéclairées, d'autres, brisées, sont sur le sol en un large amas qui dit la blessure, la dispute, l'abandon.

Entre deux chambres, dans une petite pièce de rangement, on revoit avec grand plaisir la vidéo Vide et plein de Benoît Félix - déjà présentée durant le week-end qui célébrait la fin des travaux - qui joue à entrer, disparaître et réapparaître de cette grande armoire intégrée au mur. Peut-être comme un des nombreux enfants de la famille qui vécut ici il y a plus de 50 ans !

Une visite s'impose !

Réparation
Maison des Arts de Schaerbeek
147 chaussée de Haecht
1030 Bruxelles
Jusqu’au 28 avril
Du mardi au vendredi de 10h à 17h, le samedi de 14h à 18h
www.1030culture.be

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.