Roby Dwi Antono sur la planète de la fertilité

Gilles Bechet
23 mars 2023

Chez Almine Rech, le peintre indonésien Roby Dwi Antono dévoile un monde inconnu peuplé de créatures mi-organiques, mi-végétales qui nous interrogent sur la part d'étrange que nous portons en nous. Jusqu'au 8 avril.

La naissance d'un futur enfant peut bouleverser la vie de nombreux pères. Comme celle de Roby Dwi Antono. Pour célébrer l'arrivée d'un nouvel être sur Terre, l'artiste indonésien a réalisé une série d'énigmatiques toiles et dessins traversée par le thème de la fertilité féminine.

Venu à la peinture après des débuts dans le graphisme et l’illustration, il s'est fait connaître, sur la scène asiatique d'abord, par des toiles aux couleurs vives et aux formes lisses mettant en scène des personnages à l'esthétique manga, comme on peut le voir dans les trois portraits de filles aux grands yeux noirs. On l’a pour cela parfois associé au peintre américain Mark Ryden, avec ses femmes-enfants aux yeux démesurés. Avec cette nouvelle série, on débarque sur une autre planète. Si on y retrouve sa palette pastel et ses matières satinées, les formes ont de quoi déconcerter. Pour créer ces élégants hybrides, Dwi Antono a puisé dans son imaginaire ainsi que dans le monde végétal. Ainsi, Rijoron s'inspire de la fleur de jasmin, Orchibara d'une orchidée, et Nephentus rappelle une plante tropicale carnivore de la famille des Nepenthes. Ces créatures sans visage nous font aussi penser à une architecture organique inspirée par les formes fuselées de vaisseaux spatiaux ou de bungalows au bord d'un lagon sur une planète lointaine. Et ce n'est pas tout à fait un hasard. Une des influences de Roby Dwi Antono, en dehors des traités d'histoire naturelle, ce sont les films de science-fiction, et plus particulièrement les Kaiju, les films de monstres japonais.


Devinettes mélancoliques

Contrairement aux Godzilla et autres Mothra, les créatures qu'il imagine n'ont rien d'effrayant, ni de menaçant. Elles ne sortent pas des entrailles de la Terre pour piétiner nos villes, elles semblent paisibles et bienveillantes. Si on tend l'oreille, on croirait même entendre un léger gazouillis nous chatouiller l'oreille comme une caresse. Pas un seul décor en vue sur ces images, à peine une vague ligne d'horizon devant laquelle ces créatures se présentent comme pour montrer qu'elles n'ont rien à cacher et que leurs intentions sont pacifiques. Anatomiquement, elles ne ressemblent à rien à ce que l'on connaît. Aux organes aux fonctions mystérieuses s'ajoutent parfois deux jambes, comme d'épais piliers éléphantesques se terminant par de menus doigts de pieds ou des moignons de bras collés à des ailes membraneuses. Elles n'ont pas d'yeux, ni de bouche, si ce n'est le visage humanoïde qui peut parfois apparaître dans l'interstice d'une fente verticale. Peut-être celui du nouveau-né à venir qui hante le peintre ? Le premier explorateur humain amené à décrire ces êtres bizarres n'aura pas manqué de s'interroger sur la présence centrale d'une fente, charnue et humide, semblable à l'organe génital féminin. Cet organe est-il destiné à l'enfantement, à la parole, au plaisir ou à la respiration ? Les informations nous manquent.

En l'absence de visage, Roby Dwi Antono y substitue parfois une pleine lune, symbole féminin par excellence. Un de ces indices que l'artiste aime glisser dans ses toiles, telles des « devinettes mélancoliques » adressées au public. L'exposition se complète par des dessins préparatoires au pastel, ainsi que par de petites formes, toujours au pastel, où le geste se lâche dans une exubérance enfantine et colorée.

Passé la surprise, les créatures de Roby Dwi Antono nous deviennent progressivement plus familières et nous renvoient à la part d'étrange que nous portons tous en nous.

 

Roby Dwi Antono
That Peculiar
Almine Rech
20 rue de l'Abbaye
1050 Bruxelles
Jusqu'au 8 avril 23
Du mardi au samedi de 11h à 18h
www.alminerech.com

Gilles Bechet

Rédacteur en chef

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz et COLLECT