Le théâtre du chaos de Roger Ballen

Gilles Bechet
30 novembre 2019

La Centrale a confié les clés de son espace à Roger Ballen pour une exposition monographique immersive. L’artiste y déploie toutes les facettes de son univers singulier où surgissent les échos difformes de notre réalité familière.

C’est un autre monde, étrange, dérangeant. Un univers grotesque que les animaux partagent avec des humains, souvent masqués avec des têtes de gribouillis. Une toile de jute, un mobilier fait de planches branlantes, un squelette sous le lit. Dans les photos noir et blanc de Roger Ballen, il n’y a pas de référence géographique ou temporelle. C’est une exploration de l’esprit. Loin, très profond. Pour ses clichés, l’artiste aime travailler avec des laissés-pour-compte, des gens qu’on néglige ou qui font peur. Ce sont des vagabonds, des sans-abri, des malades mentaux, des âmes errantes qui ne savent plus trop où ni qui ils sont, et qui incarnent avec force l’absurdité humaine.

Au fond de la psyché

On peut voir dans cette poésie brute des échos des images surréalistes et dada ou de l’univers de David Lynch. Les peurs et le trouble que ses images peuvent susciter sont pour Roger Ballen tapies au fond de la psyché de chacun d’entre nous. C’est à nous de les apprivoiser. Débarqué par hasard à Johannesbourg au début des années 70, il revient s’y installer en 1982 pour n’en plus bouger depuis. C’est là qu’il a, photo après photo, façonné de toutes pièces ce monde singulier, ce chaos qui est le reflet de son esprit, et il l’a baptisé sans fausse modestie le Théâtre du Ballenesque.


C’est bien à un théâtre immersif qu’il nous invite pour son exposition, une pièce composée de différents actes. Au milieu de la grande salle sont disposées plusieurs rangées de sièges pliables où figurent des mannequins disloqués qui font face à une scène occupée par un orchestre. On s’en voudrait presque de les déranger. Cette imposante installation a été réalisée in situ avec des mannequins et accessoires que Roger Ballen a dénichés aux puces de la Place du jeu de Balle. L’effet est troublant et répond au côté théâtral et mis en scène des grandes photos sans cadre collées au mur. Musique toujours quand l’univers de Ballen rencontre celui du sulfureux duo rap sud-africain Die Antwoord. La vitrine de la rue Sainte-Catherine est occupée par une installation autour de la vidéo qu’il a réalisée pour eux, I fink U freeky. Dommage pour la baignoire délavée emplie d’une eau saumâtre d’où surgit une jambe féminine terminée d’un escarpin à haut talon. L’effet choc est facile et surtout très cliché, même pour un photographe.

Un monde très cohérent

Les alcôves latérales diffusent quelques-unes de ses vidéos parmi lesquelles le perturbant Asylum of the Birds, un film court qui suit Roger Ballen au travail dans le décor halluciné d’un camp de fortune "aux marges" de Johannesbourg où des réfugiés, des ex-taulards et des malades mentaux ont trouvé refuge au même titre que des oiseaux et des rats. Ballen en a fait son studio d’un jour arrangeant les scènes et ses modèles pour disposer son Théâtre du Ballenesque dans une ambiance absurde et radicale.

Un dernier espace tendu de velours noir met en valeur le petit film The Theatre of Apparitions, animation d’images et de personnages fantomatiques, réalisés du bout du doigt derrière une vitre embuée.

Si, en plus d’une cinquantaine d’années, il a exploré un monde très cohérent, il a su aussi évoluer en évitant de ce répéter, variant les thématiques et les médiums. Il a par exemple découvert, grâce à son smartphone, les plaisirs de la photo couleur. Mais ça, ce sera certainement pour une prochaine exposition, toujours aussi Ballenesque.

De son côté, la Box Galerie montre des photos de la série Outland. Ces portraits réalisés entre 1997 et 2000 sont comme un premier coin de rideau levé sur l’univers sans concession du photographe. Des tableaux grinçants que les protagonistes partagent avec des souris ou des chats, nous regardant droit dans les yeux, loin à travers nous, jusqu’à ce lieu indéfini où les douleurs et les différences s’évanouissent.

Roger Ballen
The Theatre of the Ballenesque
Centrale
Place Sainte-Catherine 44
1000 Bruxelles
jusqu’au 14 mars 2020
Du mercredi au dimanche de 10h30 à 18h
www.centrale.brussels

 

Roger Ballen
Outland
Box Galerie
102 chaussée de Vleurgat
1050 Bruxelles
Jusqu’au 21 décembre 
Du mercredi au samedi de 12h à 18h
www.boxgalerie.be

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.