Les tam-tams de Gorchov et Jones

Muriel de Crayencour
30 janvier 2021

En collaboration avec Maruani Mercier et Sorry We're Closed, la Fondation CAB propose une exposition de deux géants américains de la peinture, Ron Gorchov et Otis Jones. L'un comme l'autre transforment la peinture en sculpture et la toile en un objet qui semble surgir du mur.

Dès l'entrée, avec un accrochage au cordeau, les formes concaves de Gorchov et les cercles de Jones se répondent en une danse brute et précise. La belle matérialité qui se donne à voir dans la pratique des deux artistes réjouit l'œil. Bavures, coulures, traces de colle sont là pour nous montrer qu'il s'agit d'objets incarnés, fabriqués, de toile et de bois, chargés de la trace du travail et de la main de l'artiste. La toile n'est plus simplement une surface qu'il s'agit de remplir, mais devient un objet épais, incurvé chez Gorchov, ou sortant du mur par des épaisseurs de bois chez Jones. 

Après s’être installé à New York dans les années 1950, Ron Gorchov (1930-2020) commence à explorer la tension de l’angle convexe/concave pour donner forme à sa résistance contre l’acceptation ad hoc du rectangle. Il construit son premier châssis en selle de cheval en 1967, et présentera au cours de sa carrière d’innombrables variations de cette structure courbe délicatement inclinée vers le spectateur. Voulant « créer une nouvelle sorte d’espace visuel », la pratique de Gorchov emprunte autant au surréalisme de Joan Miró qu’au champ de couleur de Mark Rothko. Sur cette surface concave, il explorera toute sa vie la couleur et l'abstraction. Sa dernière exposition avant sa disparition a eu lieu en 2019 à Bruxelles, chez Maruani Mercier. 

Otis Jones (1946, vit à Dallas) a été imprégné des expérimentations de son aîné. Il se plaît, lui aussi, à laisser visible le processus de fabrication, le faire. La colle qui tient ensemble les couches de bois coule, la toile est fixée avec des agrafes qui semblent rythmer la surface. Et lui aussi transforme son support en un objet qui se rapproche du tambour. Ce faisant, sa peinture entre dans le monde des objets rituels, qu'on pourrait presque saisir pour en faire de la musique. Sur la surface, laissée volontairement presque vide, un point ou deux. Un rythme archaïque émane de cette simplicité. Ainsi, Jones et Gorchov s'entretiennent avec une joie et une amplitude impressionnantes sur les murs du CAB. Leurs objets ont des allures de totems ancestraux, de masques qu'on pourrait dresser et entraîner dans une danse lors d'une célébration puissante et vivifiante de la couleur. Leur défilé ferait de la musique, c'est certain. 

Ron Gorchov - Otis Jones
Fondation CAB
32-34 rue Borrens
1050 Bruxelles
Jusqu'au 27 février
Du mercredi au samedi de 12h à 18h
https://fondationcab.com/

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.

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