Rothko le Terrible

Vincent Baudoux
29 mars 2019

Mark Rothko pourrait incarner à lui seul une jolie part de la peinture américaine du XXe siècle. C’est ce que l’on peut constater avec la rétrospective de l’artiste présentée au Kunsthistorisches Museum de Vienne, jusqu’au 30 juin.

Le Colorfield Painting Movement - qu’il incarne en compagnie de Barnett Newman, Kenneth Noland, Jackson Pollock, Clyfford Still, Robert Motherwell, pour ne citer que les plus connus - passe d’une esthétique de la représentation à celle de l’abstraction, avec des grands formats, sans sujet ni évocation quelconque. Les tableaux peints par Rothko dépassent le fait d’une expérience formelle, fût-elle un jalon important de l’histoire de l’art. Il y a quelque chose de plus. Mais quoi ? Le format en impose, tant sa taille domine la dimension de notre corps. Regarder un Rothko reproduit dans un livre ou sur l’écran de l’ordinateur n’a aucun sens, parce que la magie qui se dégage de l’étendue physique de ces toiles s’y racrapote. Rothko s’adresse au corps tout entier, massif, pesant, qui sent, qui hume la proximité, qui touche, qui transpire, qui goûte, qui ressent le chaud ou le froid ; et pas seulement à la vision désincarnée.

Cette peinture fait front, verticale, érigée avec la violence d’une stèle barbare dressée là afin d’impressionner. D'inspirer l’inquiétude, sinon la peur. Car il s’agit bien d’une mise en scène, l’artiste accordant le plus grand soin à la présentation de ses œuvres, allant jusqu’à souhaiter un réceptacle, sombre, une chapelle (une grotte, une sépulture), ce qui en dit long sur la volonté de théâtralisation. Cette mise en condition est nécessaire afin de soustraire les visiteurs à leurs vies agitées, connectées, bruyantes, vitaminées, telles que l’exige le monde contemporain. Un tableau de Rothko revendique l’inverse, le silence, l’immobilité, et fait l’éloge de la lenteur, du temps en suspens. Entrer en torpeur. S’émerveiller comme un escargot qui assiste au lever du soleil. Laisser dehors les mots et la volonté intellectuelle d’y voir clair. Se laisser faire. Il s’agit de grandes plages, chacune proche du monochrome mais pas tout à fait, puisque, ici, puis là, des nuances émergent peu à peu, se différenciant de manière infime de leurs voisines. C’est un des paradoxes de ces toiles, à la fois homogènes (vues de loin) et d’une diversité sidérante (vues de près). Le peintre travaille couche après couche, les transparences laissant apparaître des gestes de la main jamais répétés, des outils - et la manière de les utiliser - aussi variés que disparates, les densités changeantes des pigments et la manière dont ils sont absorbés par la texture de la toile, les zones mates ou brillantes - impossibles à distinguer sur écran ou via l’encre imprimée sur le papier. Ce qui est vrai de l’intérieur des surfaces l’est aussi pour leurs franges et lisières, passages de l’une à l’autre. La complexité d’un tel métier - on dit que l’artiste répugnait à en parler - explique les longues séances de méditation nécessaires à son accomplissement. Et vise un but, faire émerger un sentiment étrange, pareil à celui de la vision entre chien et loup, quand la perception, déstabilisée, ne parvient pas à définir clairement ce qu’elle voit. Elle hésite. Voici des évidences colorées, des pans irréfragables, mais dans le même temps voici des halos, des buées, des transparences, des nuées toutes aussi diaphanes qu'opaques, de l’indécision, des irradiations comme celles des laves rougeoyantes, de la porosité et du flou. Désorientée, la perception confie alors à l’imagination le soin de peupler ces incertitudes, éveillant par là même chaque autre sens, aux aguets, ce qui explique la mise en scène.

Quelque chose est là, mais invisible. Une présence que Rothko n’hésite pas à gratifier d’un P majuscule. La Présence, comme il y en avait jadis dans les temples des civilisations anciennes auxquelles il ne cesse de se référer. Ou le sacré des iconostases de Dvinsk (aujourd’hui Daugavpils en Lettonie) dans la culture orthodoxe de l’ancien Empire russe de sa jeunesse. Ou la présence de celui dont on ne peut prononcer le nom, comme le veut la tradition juive ainsi que l’a apprise le petit Markus Rothkowitz, émigré aux États-Unis à l’âge de dix ans. Là gît l’inexprimable des toiles de Rothko. Comment retrouver, au temps de l’American way of life, l’ensorcellement de ce qui est là, inobservable et dense comme un trou noir ? Ce n’est pas possible au sein d’un tel environnement avide d’immédiateté, mercantile et individualiste. Ceci explique peut-être la colère quasi permanente de l’artiste, ses frustrations, ses lectures, son irascibilité. Mais aussi la solitude et le désespoir qui le mèneront au suicide.

 

Mark Rothko
Kunsthistorisches Museum Wien
Vienne
Jusqu'au 30 juin
http://www.khm.at

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vincent Baudoux

Journaliste

Retraité en 2011, mais pas trop. Quand le jeune étudiant passe la porte des Instituts Saint-Luc de Bruxelles en 1961, il ne se doute pas qu'il y restera jusqu'à la retraite. Entre-temps, il est chargé d’un cours de philosophie de l’art et devient responsable des cours préparatoires. Il est l’un des fondateurs de l'Ecole de Recherches graphiques (Erg) où il a dirigé la Communication visuelle. A été le correspondant bruxellois d’Angoulême, puis fondateur de 64_page, revue de récits graphiques. Commissaire d’expositions pour Seed Factory, et une des chevilles ouvrières du Press Cartoon Belgium.