Samyn, la lumière du temps

Gilles Bechet
02 février 2022

Fabrice Samyn s'invite aux Musées royaux des Beaux-Arts et au Musée Magritte pour une superbe exposition monographique qui rassemble plus de 70 œuvres dans un surprenant et poétique dialogue entre passé et présent.

Jadis compartimenté en styles, en époques et en écoles, l'art tend aujourd'hui de plus en plus à une hétérogénéité des approches avec des artistes qui multiplient les médias et les thématiques. Dans les musées aussi, on aime confronter les collections patrimoniales aux œuvres d'artistes vivants. Si, pour certains, cela relève parfois d'une superposition ou d'une question ouverte, pour Fabrice Samyn cela tient d'une évidence, tant son œuvre se nourrit des fantômes de la peinture ancienne. Initialement invité par Michel Draguet à intervenir dans les salles du Musée Magritte, Samyn s'est vu proposer de poursuivre la dissémination de ses peintures et sculptures au milieu des toiles et des salles des maîtres du passé qu'il a l'habitude de fréquenter avec bonheur.


Enigme poétique

En prélude, l'artiste explore l'idée du paradis perdu où les hommes comme les plantes sont baladés par des vents contraires et où l'or se réfugie dans les décharges à ciel ouvert. Au mur, des fleurs d'agave, une plante migrante qui fleurit une fois avant de mourir aux extrémités constellées de fragments scintillants de couverture de survie. A même le sol, la carcasse d'un pommier abattu par des parasites xylophages et doré par des fragments de métal précieux récupérés sur le matériel informatique mis au rebut. Un double demi-portrait d'Adam et Eve, le t-shirt déchiré pour laisser entrevoir un téton indifférencié. En puisant dans la nature et dans les artefacts de notre société contemporaine la matière de son art, Samyn parle de notre époque tout en créant une beauté intemporelle. Même si son travail est chargé de références, l'énigme poétique l'emporte toujours, car chacune de ses œuvres peut s'apprécier par ce qu'elle nous donne à voir et les interrogations qu'elle suscite.

Au fil du parcours, on est happé par les renvois et les échos entre l'art du passé et les sensations du présent. Le buste spectral d'une femme aveugle, que l'artiste a sculpté au toucher, sans voir son modèle, fait face à une toile représentant Hécube aveuglant Polymnestre. Sur un panneau de Roger van der Weyden, la lumière du jour et de la foi naissante imbibe le paysage à l'arrière-plan, Fabrice Samyn l'a mise sous cloche dans un des globes de la série The Color of Time. Ailleurs, agrandissant l'œil d'un cerf agenouillé aux piedx de l'Eve de Lucas Cranach, Fabrice Samyn croit y voir le reflet d'une fenêtre. Son intervention peut se faire discrète. Dans la majestueuse salle des imposants Rubens se glisse deux pièces de taille réduite, le cyanotype d'un verre et l'aquarelle du squelette d'un pied. Tous deux nous renvoient à notre dimension de mortels et à notre besoin de transcendance. Dans la salle qui donne son titre à l'exposition, Fabrice Samyn revisite des éléments empruntés aux peintres du passé comme à son histoire intime et personnelle. Empruntant des flammes à Georges de la Tour et à d'autres maîtres, il en fait des silhouettes fragiles, presque humaines, qui brûlent dans les limbes du temps. Retrouvant un dessin d'enfant dans l'armoire de sa grand-mère, il en fait un modèle pour un troublant voyage pictural à rebrousse-temps. Une fontaine de jouvence empruntée à une peinture symboliste, une main saisie sur une toile du Caravage sont décontextualisées et gagnent en mystère. Une mosaïque de toiles et de visages de tailles différentes comme une mémoire effilochée et un hommage à la matérialité de la peinture.


Le souffle de l'art

Au Musée Magritte, Samyn est on ne peut plus magrittien, tout en restant profondément personnel. Un nuage en marbre qu'on pourrait toucher des doigts, si lourd qu'il est tombé du ciel et s'est brisé, laissant autour de lui des débris qu'on se gardera bien de glisser sous le tapis. Comme l'homme au melon, il joue avec les mots et les concepts. Le mot Silence peint sur cinq feuilles superposées s'évanouit progressivement avec les dernières ressources en encre jusqu'à disparaître. Une lettre d'amour est successivement traduite dans les langues de tous les pays situés sur la latitude de 50° Nord. Si l'amour reste, les mots eux se sont métamorphosés. Avec Marianne Berenhaut, il a réalisé une sculpture en cadavres exquis. Au cours d'un processus imposé par le confinement, les deux artistes ont chacun à leur tour ajouté un élément sur un perchoir sans cage. En regard de La Fée ignorante de Magritte avec la flamme d'une bougie qui diffuse une obscure aura, Samyn propose une flamme en cristal qui semble fondre comme un bloc de glace. Les nuages, les mots, la vue et le toucher s'interrogent les uns les autres dans la belle installation Voir des nues (Cumulus1). Sur les parois d'un socle figure un poème en braille décrivant un nuage et à son sommet repose la sculpture d'un nuage réalisé par une personne aveugle. Entre ce qu'on peut voir ou ne pas voir, entendre ou ne pas entendre, il y a le souffle de l'art. Juste à côté de L'Empire des lumières, Fabrice Samyn a placé Le Fond du ciel, une bibliothèque de coin peinte en bleu ciel où sont posés des minerais d'aragonite. Ces pierres blanches, pareilles à des nuages, ont été extraites d'une grotte au Maroc où ont été retrouvés les restes du premier Homo sapiens remontant à -300.000 ans.

Jouant avec les techniques et les références, mais surtout avec une force poétique, Fabrice Samyn affirme la troublante présence de l'art dans cet indéfinissable entre-deux entre réel et imaginaire, esprit et matière, passé et présent.

 

Fabrice Samyn
To See with Ellipse
Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique
3 rue de la Régence
1000 Bruxelles
Jusqu’au 13 février
Du mardi au vendredi de 10h à 17h, le week-end de 11h à 18h
www.fine-arts-museum.be

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.

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