Schönfeld embrase l'automne à Rivoli

Hadrien Courcelles
30 septembre 2021

Parmi les colonnades du Rivoli, des flammes sacrées guideront les visiteurs jusqu’au 30 octobre prochain. C’est à la Schonfëld Gallery qu’ils en trouveront l’origine, un feu de joie entretenu par les artistes Tina Berning et Christina Zimpel.

La joie est un choix, qui prétendra l’ignorer ? Distincte d’un plaisir brut initialement voué à l’autopréservation de la vie, la joie est pour Bergson le distillat de la création elle-même. Les êtres actifs que nous sommes, en posant des choix - en est-il un plus affirmatif que l’invention ? - se gardent, d’après lui, des automatismes et des réponses plus élémentaires (à savoir celles qui caractérisent des formes de vie autres qu’humaines qui, non moins importantes, passent pour plus déterminées ou plus prisonnières d’une matière inerte, allant jusqu’à la rejoindre). D’où sortirait quelque existentielle jubilation.

Ainsi la spectatrice ou le spectateur qui dégagent une signification dans l’œuvre : les voilà bientôt grisés par un radieux sentiment. C’est qu’ils viennent de travailler leur relation avec l’objet d’art et que, de ce fait-même, ils créent. Cette ivresse, ce sentiment propre de liberté, n’ont-ils pas un lien avec le potentiel d’évasion qu’offrent certaines œuvres ? Ne magnifient-ils pas la fonction des artistes en les sauvegardant de toute univocité, de tout pharisaïsme esthétique (et donc de toute contradiction) ?

Mais alors tout cela nécessite un canal, de la communication : Tina Berning et Christina Zimpel nous évoquent justement une histoire de feu, d’étincelles, d’à-coups. L’exposition s’intitule Little Fires : la rencontre fortuite d’abord, entre une plasticienne berlinoise et une artiste australienne d’origine hongroise (qui vit et travaille à Brooklyn) sur les réseaux sociaux. Puis le soufflet de forge actionné par une constante charnelle et essentielle : la Femme - qui sujet, qui objet - réfléchit ses diverses représentations, forgées ou fondues dans les pièces exposées. Les œuvres planes en apparence, parfois diaphanes, dialoguent et dansent comme phalènes et noctuelles autour de lanternes solitaires. De ces flammèches dépendent enfin les émotions de l’assistance, qui peuvent s’engouffrer dans le vide, s’embraser ensuite.

Les pas de Christina Zimpel (°1961) l’ont amenée à être directrice artistique chez Vogue (édition américaine et australienne). Son œuvre plastique peut être caractérisé par une sorte de simplicité volontaire : la touche est généreuse mais recèle souvent des traits minutieux ou une profondeur inattendue (voir par exemple les yeux sur Orange Scarf). On y retrouve entre autres l’aspect décoratif des motifs floraux traditionnels hongrois de son enfance, une influence aborigène, une somme d’expériences ainsi qu’une pensée qui cherche à envelopper l’essentiel de ce que l’artiste cherche à représenter. Il en ressort comme une suspension, une latence douce et étrange : la surprise est d’entrer comme une petite Alice dans le paracosme, l’univers parallèle des différentes pièces.

Tia Berning (°1969) fait chanter les supports les plus rudimentaires par une finesse déroutante. Ses constructions vertigineuses vont de la construction simple (Equilibrio) à la plus complexe (voir par exemple This Could Be), toujours en mobilisant les représentations du public et son inconscient. La corporéité féminine, le regard (le miroir) et le dialogue sont des thèmes qui, chez elle, s’enrichissent fréquemment d’un punctum (ici diffraction, interférence…) qui se manifeste par une sorte de discontinuité ou d’aberration : le détail d’une main floue ou une chevelure qui fuit, par exemple. Ici complémentaire de Zimpel, le travail de Berning n’est pas inéluctablement figé, son dynamisme est dans sa structure. Ajoutons que son travail s’enrichit de tout l’entendement d’une histoire de l’art (voyez ses compositions) qu’elle ne cherche pourtant pas nécessairement à invoquer ailleurs que par son prisme.

L’utilisation des couleurs, quoique fort différente en fonction des artistes (le niveau de saturation correspond bien à leurs pensées artistiques respectives) porte bien quelque chose de l’ordre d’un charme, doux, joyeux et quelquefois naïf, sans perdre pour cela une force d’inquiétude ou de questionnement. Les contrastes noirs et blancs de Zimpel arrivent même, par vide chromatique, à susciter les émotions colorées d’un automne qui nous fait languir. Signe de joie et de création, une saison de feu s’inaugure donc à Rivoli.

 

Tia Berning & Christina Zimpel
Little Fires
Schönfeld Gallery
690 chaussée de Waterloo
1180 Uccle
Jusqu'au 30 octobre
Du jeudi au samedi de 13h à 18h
https://www.schonfeldgallery.com

 

 

Hadrien Courcelles

Journaliste

Né dans le Brabant sous le signe de l’humanisme, il étudie la Philosophie à l’Université Catholique de Louvain jusqu’en 2019. Curieux de tout, il se risque à l’écriture pour partager ses découvertes. Si la destination demeure inconnue, le voyage peut présenter de belles consolations.

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