Sculpteurs belges des Trente Glorieuses

Muriel de Crayencour
06 octobre 2017

C'est quand même étonnant qu'il faille l'initiative d'un centre d'art ouvert par une Française, à savoir Valérie Bach et La patinoire Royale, pour avoir l'occasion de découvrir 30 sculpteurs belges des années 1945 à 1975 réunis pour la première fois en une exposition chorale riche en surprises. Décidément, nos musées nationaux manquent à tous leurs devoirs ! Sculpting Belgium donne à voir les styles et tendances expérimentés par ces artistes durant les Trente Glorieuses, période faste et ouverte sur un avenir promis comme radieux.

Le commissariat de l'exposition a été sélectionné par Valérie Bach et Constantin Chariot. "La sélection est strictement subjective, elle a été motivée par des considérations esthétiques et historiques ainsi que par l'opportunité des rencontres", expliquait Chariot à notre confrère Claude Lorent (Arts Libre du 6 au 12 septembre). Il est vrai que La Patinoire Royale est une galerie et qu'elle s'emploie à présenter des œuvres qui peuvent être acquises. Ce qui dut être une fameuse quête du Graal !

C'est pourtant une exposition muséale qui nous est offerte ici. La scénographie, signée Art & Build, structure le propos et aide à cheminer entre les différents styles, tous plus foisonnants les uns que les autres. Pour chaque artiste, plusieurs pièces sont présentées, allant d'un petit bronze comme ceux d'André Dekeijser,qu'on avait pu voir chez Hangar Art Center, aux grandes fontaines se mouvant avec l'eau de Pol Bury, vues à Bozar il y a quelques mois.

Ces années allant de 1945 à 1975 illustrent le passage à la société de consommation et sont marquées par la forte croissance d’une Europe qui se remet de la guerre et découvre l’industrie de masse, la télévision, la publicité. Elles font vivre aux citoyens un élan, une foi en l'avenir et le progrès. Cette espérance se traduit chez les artistes par une liberté de ton qui permet toutes les audaces. Ils tentent l'abstraction ou le minimalisme, utilisent de nouveaux matériaux comme l'acier Corten, le métal laqué ou le plexiglas.

"L’Exposition universelle de Bruxelles, en 1958, sera le temps fort de cette période d’unanimité et de dynamisme artistique, dont le déclin s’amorcera cependant dans les années 1970 par la régionalisation. L’Etat belge se divise alors en trois Régions. Les artistes, de Belges, deviendront bruxellois, flamands ou wallons ; les commandes et les acquisitions publiques se tarissent. La machine à produire et à promouvoir l’art belge se volatilise. Tous ces sculpteurs tombent alors dans l’oubli," commente encore Constantin Chariot.

Dès l'entrée, plusieurs sculptures d'Oscar Jespers, qui annoncent tant le cubisme que l'abstraction par leurs lignes de force et leur style. A droite, belle découverte que les pièces de Monique Guebels-Dervichian en marbre et pierre. Jacques Moeschal est présent avec un grand totem en acier, frère des signaux de béton installés aux abords de nos autoroutes belges. Felix Roulin est à voir lui aussi avec une grande colonne en bronze oxydé. Notons les marbres abstraits d'une extrême pureté de Hilde Van Sumere. Les œuvres de Tapta, Guy Vandenbranden, Walter Leblanc marquent aussi l'œil.

Ce qui est saisissant, c'est la diversité des styles et de leurs applications. Les Belges de cette époque ont une liberté de recherches qui fait plaisir à voir ! D'un spot à l'autre, le visiteur appréhende tous les matériaux : bronze, bois, marbre, pierre, acier... Les artistes virevoltent et jouent avec les pleins et les creux, le monumental, la forme abstraite, la forme voluptueuse ou rectiligne. Sur les 200 œuvres, certaines sont de véritables petits chefs-d'œuvre, d'autres moins. C'est pourtant un réel bonheur de voir ici célébrées 30 années de création belge. A ne pas manquer, donc !

Sculpting Belgium
La patinoire Royale
15 rue Veydt
1060 Bruxelles
Jusqu'au 23 décembre
Du mardi au samedi de 11h à 18h
www.lapatinoireroyale.com

 

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.