Sean Landers, le plus surréaliste des Américains

Mélanie Huchet
12 décembre 2019

L'excellent Sean Landers présente son troisième solo show à Bruxelles à la Galerie Rodolphe Janssen. A voir jusqu'au vendredi 20 décembre.

Il est là. Entouré d’une horde de personnes voulant s’adresser au célèbre New-Yorkais, artiste multidisciplinaire avec ses trente ans de carrière bien accrochés. Grand, à l’allure proprette, petite chemise sous un pull classique, portant des lunettes et doté d’une masse capillaire noire, Sean Landers, visage fermé, a tout de l’homme sérieux. Mais cette impression est de courte durée quand l’on découvre la cocasserie de sa nouvelle série de peintures dont le personnage principal est un drôle de bonhomme en bois tout chétif assemblé de planches tenues par des charnières, des écrous, des vis et des boulons et qui semble vivre de drôles d'aventures dans des forêts enneigées. 

La naissance de Plankboy

C’est en 1999, suite à un voyage marquant en Irlande, le pays d’origine de ses grands-parents, que Sean Landers a créé Plankboy. A cette époque, l’artiste raconte que son personnage est plutôt triste, puisqu’il ne semble venir de nulle part et qu’aucun endroit sur Terre ne semble lui correspondre. 

Bien que l’artiste répète qu’il se sent vraiment américain, le séjour dans son pays d’origine l’a résolument bouleversé. Son Plankboy première génération est peint sur une toile remplie de phrases à la hâte, dans l’urgence, un mouvement littéraire connu sous le terme de Streaming of consciousness (le flux de la conscience), une sorte de monologue intérieur cognitif où l’artiste écrit devant la toile tout ce qui lui passe par la tête. Parmi les phrases en vrac, on peut lire des interrogations sur ses origines, de sa difficulté à s’identifier, sur le territoire sur lequel il vit mais d’où finalement il ne vient pas. 

Plankboy seconde génération

Ce n’est que vingt ans plus tard que Plankboy réapparaît sous la même forme, mais les textes sont remplacés par des paysages extérieurs, où l’on suit les pérégrinations du personnage à travers les thèmes de la mythologie grecque à l'ingéniosité absurde. Plankboy incarne alors tour à tour Sisyphe, poussant péniblement un immense rocher vers le haut de la montagne qui tombe indubitablement pour tout recommencer à zéro.“ On a tous une histoire de Sisyphe en nous. On se lève, on va au boulot, on rentre, on dîne, on dort, et le lendemain tout recommence, un peu comme dans le film Un jour sans fin ; mais ce que je trouve comique et improbable ici, c’est de le voir faire ça doté d’une construction si fragile". Puis il y a Pygmalion, on y voit Plankboy créer sous forme de sculpture sa compagne idéale. Ou plus loin, Narcisse s’admirant tout sourire au-dessus d'un lac mais avec son reflet lui renvoyant à la face une mine toute tristounette ! “Narcisse, c’est aussi l’artiste dans son studio qui crée et qui est certain que le monde entier va l’encenser !“

Oh la vache!

Une mise en scène universelle grâce au choix de la mythologie grecque, mais aussi un univers délicieusement absurde rappelant les surréalistes pour qui l’artiste reconnaît son admiration, notamment Magritte. Dans The original, un homme barbu à la mise patibulaire est doté de trois pipes et de trois nez. Un hommage au peintre belge, mais surtout à un moment bien précis de sa carrière, la Période Vache. “C’est cette période que j’admire tout particulièrement, chez Magritte, car il a su se libérer durant un an de toute convention, de toute considération, sans prendre en compte les attentes des uns et des autres. Il a tenu un an et cette période représente pour moi la liberté absolue de l’artiste". (Rappelons que la Période Vache n’eut aucun succès avec ses personnages aux traits considérés comme trop grossiers.) 

Entre humour, mélancolie et surréalisme, Sean Landers possède ce talent qui est de pousser son travail et sa réflexion toujours plus loin. Un moyen de toujours surprendre les visiteurs, qui ne se lasseront jamais tant l’artiste possède une esthétique léchée et surtout une imagination débordante sûrement aussi grâce à cet affranchissement artistique influencé par le courage de Magritte. “La Période Vache fait partie intégrante de ce que je suis et je souhaite que ma vie soit une vie faite de Période Vache." Et c’est tout ce qu’on lui souhaite ! Un artiste qu'il faut absolument suivre.

Sean Landers
Rodolphe Janssen
35 rue de Livourne
1050 Bruxelles
Jusqu'au 20 décembre
Du mardi au vendredi de 10h à 18h
Le samedi de 14h à 18h
http://www.rodolphejanssen.com

Mélanie Huchet

Journaliste

Diplômée en Histoire de l’Art à la Sorbonne, cette spécialiste de l’art contemporain a été la collaboratrice régulière des hebdomadaires Marianne Belgique et M-Belgique, ainsi que du magazine flamand H art. Plus portée sur l’artiste en tant qu’humain plutôt qu’objet de spéculation financière, Mélanie Huchet avoue une inclinaison pour les jeunes artistes aux talents incontestables mais dont le carnet d’adresse ne suit pas. De par ses origines iraniennes, elle garde un œil attentif vers la scène contemporaine orientale qui, bien qu’elle ait conquis de riches collectionneurs, n’a pas encore trouvé sa place aux yeux du grand public.