Des racines et des hommes

Elisabeth Martin
24 avril 2022

Une belle exposition, Arborescences, marie le monde de l’art et celui des idées à travers les arbres de Serge Goldwicht. Présentés chez Noon Consulting Art, ces géants de la nature nous disent beaucoup de ce qui l’inspire et l’anime, de sa vision de l’humain. Serge Goldwicht partage son désir de création entre la philosophie et l’image, dans un constant va-et-vient entre ces deux univers. 

Depuis la nuit des temps, nous entretenons un rapport quasi fusionnel avec le monde végétal, avec les forêts et les arbres. Alors que la déforestation mondiale se poursuit à un rythme alarmant, c'est bien d'arbres qu'il s'agit ici. Seul sujet des travaux montrés, ils envahissent librement l’espace des tableaux et deviennent une matière créatrice. Car le propos n'est pas seulement écologique. S'en suit un univers imaginé, proliférant et presque fantastique, le tout dépeint avec grâce et minutie, à partir de la pratique ancienne qu'est le dessin, expression première de l'enfance, art spontané, réalisé à la plume parce que plus souple et vivante, précise l'artiste, avec "ce bel outil que l'on courtise". Voilà pour les fondements et les implications d'une démarche qui nous renvoie à l'étymologie du mot dessin. Tiré du terme dessein et inspiré de l'italien disegno, il recouvrait à l'origine les deux notions de l’idée et de sa représentation, le dessin devenant de facto son propre projet.

Tout ceci trouve un écho dans la manière dont le plasticien compose ses paysages décharnés : des ramifications infinies aux branchages dénudés, du terreau à l’air libre, de l’ombre à la lumière, avec un besoin viscéral d'exprimer et de libérer notre spontanéité. Il privilégie tantôt le trait, tantôt une palette éclatante qui rehausse et ponctue la toile d'incandescences. Ses arborescences aux complexes enchevêtrements de racines tracées à l'encre de chine, ses échappées souterraines qui s’entrecroisent, imbriquées les unes dans les autres, sont chargées de délires terreux, comme de la vie qui s’épanche à profusion.  Les racines assurent un rôle d'ancrage vital au monde végétal, un lien extrêmement étroit relie les parties souterraines à la face visible et aérienne de l'arbre et en même temps à l'humanité dans son ensemble.

A côté de la force indéniable des dessins, des touches de bleu, de vert radieux, de rouges pétants, des taches en mouvement qui composent ensemble des tourbillons de formes et de couleurs, une sorte de floraison, ou plutôt une certaine organicité vitale, l'essence d'une sève montante, les battements d'un corps vu de l'intérieur. Ces travaux exploitent une temporalité incertaine : sans aucune référence anecdotique, ils semblent chargés de respiration et de puissances invisibles. D’un étage à un autre, on suit l'inspiration de l'artiste à travers ses dessins, ses peintures acryliques ou bien sa série antérieure fluo qui sature la toile et reçoit les strates voulues ou accidentelles de ses pensées. Créant habituellement à la lumière du jour, il expérimente d'autres clartés avec des magmas de teintes fluorescentes et des œuvres installées dans une salle aveugle au sous-sol de la galerie. Retenons également From wood to wood, une série de petites cubes en bois où il se plaît à dessiner des minipaysages à une époque où l'on privilégie les grands formats. 

Né à Nivelles, Serge Goldwicht (1954) vit et travaille à Bruxelles. Son parcours est un cheminement entre art et philosophie, études qu’il fit à l’ULB. Comment la vision devient une fable ?, Kunst macht frei, B Terra incognita, Reportages autopictographiques sont les titres emblématiques de quelques expositions. Il a dirigé des ateliers de dessin spontané et a mis au point une méthode d'accès au dessin libre pour les adultes. Expert en design, il a également été directeur de création aux cristalleries du Val Saint-Lambert. C’est là qu’il assiste à la fusion du verre et de ses aléas. Le dessin et la peinture l’ont mené à la vidéo, sous forme de taches alluvionnaires qu’il filme. Ainsi, en 2013, est né le Blotch Project. La tache en mouvement, son pouvoir de suggestion et la multiplicité des possibles sont la source de ce cheminement qui le mène à mettre en scène des catastrophes graphiques, une expression de Gilles Deleuze.

Peu importe la mode ou l’actualité, la main de Serge Goldwicht nourrit notre imaginaire, répondant tout autant à notre besoin essentiel de s’attacher au tangible qu’à notre désir d’évasion. Car plus que jamais, dans la morosité actuelle, nos émotions et nos pensées ont besoin de l'exubérance de l'imagination. Un réquisitoire qui se nourrit d'une résistance à l’oubli de la spontanéité et d’une quête brûlante : retrouver la vraie promesse de l’art, celle d’une pleine respiration, celle d’inspirer l'avenir. Rêvons, redevenons poètes ! On ne peut pas ne pas aimer.


 
Arborescences
Noon Consulting Art
803 chaussée de Louvain
1180 Bruxelles
Jusqu'au 14 mai
http://www.noonconsulting.art

Elisabeth Martin

Rédactrice

Traductrice puis pédagogue de formation, depuis toujours sensible à ce vaste continent qu’est l’art. Elle poursuit des études de sociologie et d’histoire de l’art avant de relever le défi de dire avec des mots ce que les artistes disent sans mots. Une tâche d’interprète en somme entre deux langages distincts. Partager le frisson artistique et transmettre l’expérience esthétique et cet autre rapport au monde avec clarté au lecteur, c’est une chance. Une sorte de mission dont elle nourrit ses textes.