L’assiette du futur

Gilles Bechet
14 juillet 2020

Avec Serial Eaters, le CID, au Grand-Hornu, propose une exposition réflexive, ludique et par moment provocatrice sur le Food Design et les défis de l’alimentation industrielle du futur.

Une petite faim ? Il n’y a qu’à tendre la main vers l’interrupteur de l’imprimante 3D pour faire apparaître des sushis personnalisés qui répondent exactement à nos propres carences nutritionnelles, grâce à une analyse des échantillons de fluides corporels envoyés au préalable. Pas encore rassasié ? Pourquoi ne pas se laisser tenter par de la viande in vitro présentée sous forme d’os farcis à croquer ou de perles de faux sang.


Une discipline à part entière

Ces mets pour le moins surprenants sont au menu de Serial Eater, la passionnante exposition du CID au Grand-Hornu, où des food designers tentent d’imaginer quelle pourrait être l’assiette de demain. Le food design n’est pas nouveau, il se développe avec l’essor de l’industrie agroalimentaire. Les Petits Lu ou le bâton Toblerone, c’est déjà du food design, mais c’est seulement dans les années 1990 qu’il est devenu une discipline à part entière, enseignée dans quelques écoles d’art dont notamment l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles, qui a ouvert un Executive Master Food Design en 2012.

Aujourd’hui, le food design fait face à un paradoxe. Sa mission est de proposer des produits innovants en matière de nutrition et de cuisine, ce qui implique la transformation/manipulation, souvent radicale, du matériau alimentaire. Or, depuis quelques années, on assiste dans l’opinion publique à une tendance de fond pour un retour à une alimentation locale, naturelle et le moins transformée possible. D’autre part, quand les prévisions démographiques annoncent pour 2050 une population de plus de 9 milliards de ventres affamés à nourrir, on se doute bien qu’il sera difficilement envisageable de se passer de l’industrie alimentaire.


Nourriture personnalisée

Dans une large majorité, les produits et préparations présentés dans l’exposition ne sont pas à prendre au pied de l’assiette. Plus que des prototypes, ils sont d’abord matière à réflexion, voire à provocation quand ils ne sont pas geste artistique. C’est aussi pour cette raison que le curateur Benjamin Stoz a tenu à mettre en exergue le Manifeste de cuisine futuriste imaginé par Marinetti et Fillia en 1931. Au menu, des poulets farcis aux roulements à billes et des préparations à faire parvenir au consommateur par le biais des ondes radio. Le premier espace installe, comme sur un comptoir continu, les grandes étapes et les personnalités marquantes du food design depuis les années 1990. Entre réflexion, réinterprétation des grands classiques, humour et performance, les assiettes sont bien remplies. L’Espagnol Marti Guixé, qui a commencé avec une version street food du pan tomate catalan, finit sur le Digital Food, nourriture personnalisée en fonction des carences et besoins individuels. Devant ces petits blocs qui ont beau être colorés, on peut se demander si l'on ne va pas trop loin dans une vision utilitariste et presque médicamenteuse de l’alimentation.

Les projets se suivent, oscillant entre l’astucieux et goûteux mille-feuille revu par Marc Bretillot, le gâteau à assembler de Stéphane Bureaux, hommage à Jean Prouvé et premier produit culinaire à remporter un prix de design industriel, et le conceptuel avec la bibliothèque de matériaux comestibles de Francesca Sarti, qui traite les matériaux alimentaires comme des éléments sculpturaux. Marije Vogelzang a imaginé des animaux fantastiques pour présenter la viande in vitro comme le Ponti, vague cousin du lièvre, qui vit sur les volcans, se nourrissant de cendres, ce qui donne à la viande une chair délicatement fumée.


Rites du repas

Les Ecuries rassemblent les projets et créations sous quatre profils : Carnivore, Vegan, Ecoresponsable et Gourmand. L'œil rond, on voyage entre la fausse viande à tricoter, les algues à inhaler et les insectes manipulés et améliorés pour l’élevage en batterie. On retrouve un peu du concret avec les bioplastiques fabriqués à partir de pelures d’agrumes ou de marc de café. L’exposition se termine avec une section qui s’intéresse aux rites du repas, avec des disques en chocolat qui nous permettent d’entendre et de goûter le son, ou les cuillères sensorielles de Jinhyun Jeon, qui repense la texture et la forme des couverts pour agir sur la perception du goût. Sans avoir nécessairement été mis en appétit par toutes ces propositions radicales, le visiteur titillé par la faim peut faire un détour par le restaurant maison Rizom. On y propose des menus thématiques raffinés inspirés de l’exposition et qui renouent avec la surprise, le local et le goût.

Serial Eater
Food Design Stories
CID Grand-Hornu
Rue Sainte-Louise 82
7301 Hornu
Jusqu’au 29 novembre 
Du mardi au dimanche de 10h à 18h
www.cid-grand-hornu.be

 

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.