Shakespeare et les peintres du 19ème

Muriel de Crayencour
06 janvier 2018

Précédemment présentée au Musée de l'hôtel Sandelin à Saint-Omer, l'exposition Shakespeare romantique a pris ses quartiers au Musée Rops jusque fin février. L'œuvre du dramaturge anglais a commencé à être connue au 19ème siècle en France. C'est à ce moment que les peintres s'emparent des personnages de ses pièces de théâtre et leur donnent vie sur la toile.

Eugène DelacroixThéodore Chassériau et d'autres peintres, graveurs et sculpteurs français ont déroulés à leur manière ce qu'ils percevaient des personnages iconiques de Shakespeare. Et en Belgique aussi. Ainsi Rops, dont une série d'héliogravures, Frontiscipe pour les Œuvres inutiles et nuisibles, introduisent l'exposition. On y voit une femme tenant dans dans la main un crâne, celui qu'Hamlet a lui aussi ramassé. Félicien Rops fait plusieurs versions de cette gravure, reprises à l'eau-forte, pointe sèche et vernis mou. A leurs côtés, un Autoportrait en Hamlet d'Eugène Delacroix, visage adolescent et grave, tache de lumière au-dessus d'un costume sombre qui se fond dans l'arrière-plan.

Les œuvres sont classées par personnages et on croise Roméo et Juliette, forcément, ici une belle petite huile sur papier de Delacroix, avec un drapé autour du corps nu de Juliette, qui fend en deux la composition par sa clarté. On y voit Lady Macbeth en train de devenir folle. C'est passionnant de découvrir quelle gestuelle les peintres comme Alfred Stevens choisissent pour mettre en image la folie qui pointe. Là, visage aux yeux écarquillés, grand geste de la main illuminé par la flamme d'une bougie.

Chez Luc Olivier Merson, pour une série à la détrempe, Projet d'illustration pour Macbeth, Lady Macbeth somnambule, le personnage est représenté les bras rassemblés devant le corps, les épaules rentrées, une posture qui disait donc à cette époque, l'angoisse, la terreur et le début de la folie. Ce langage du corps qu'on comprend d'un coup d'œil mais qui évolue avec les époques. Plus loin Ophélie, dont la mort par noyade n'est pas décrite dans Hamlet mais racontée par le personnage de la reine. Les artistes du 19ème s. s'emparent de ce personnage et le mettent en image. Celui-ci devient iconique, on a tous en tête cette corps de jeune femme flottant dans l'eau de la rivière dans laquelle elle s'est noyée, ses longs cheveux ornés de quelques fleurs flottants autour d'elle comme autant d'inquiétants serpents. Et pourtant, rien de dramatique dans sa posture, le corps parfois dénudé, sensuel, le visage apaisé, les yeux fermés, comme endormie. C'est l'image d'une jeune fille attirée par l'onde, qui s'abandonne. Elle synthétise le discours médical de l'époque sur la féminité et sur l'hystérie féminine, sa posture arquée rappelant les photographies scientifiques de l'époque prises par Charcot pour illustrer ses recherches sur cette fameuse hystérie. On peut dire que Louise Bourgeois a mis bon ordre dans tout cela en présentant en 1993 son Arch of Hysteria avec le corps d'un homme - celui de son assistant Jerry Gorovoy !

Plus loin, pierres lithographiques et gravures de la série d'Eugène Delacroix sur Hamlet, publiée à compte d'auteur en 1843 et qui n'aura que peu de succès. C'est après la vente après décès de l'artiste que ces gravures deviendront célèbres et serviront d'inspiration à des artistes comme Manet. On note que les pierres furent sciées dans leur épaisseur, pour qu'elles ne puissent plus être utilisées à l'impression de nouvelles gravures. Delacroix ne va pas représenter les scènes habituelles de la pièce, comme le fameux To be or not to be. Au contraire, il s'attache à illustrer les points de basculement dans l'histoire, dont la mort d'Ophélie. Delacroix aura été un très fin analyste des sentiments humains et il aime à représenter des personnages entre raison et folie.

Pointons encore une belle huile du peintre belge Amédée-Ernest LynenSonge d'une nuit d'été, de 1891, déroulant un paysage en clair-obscur, presque symboliste. Au fil de l'exposition, c'est le Shakespeare romantique qui se dévoile, celui qu'a tant goûté cette belle série d'artistes romantiques.

 

Shakespeare romantique
Musée Félicien Rops
12 rue Fumal
5000 Namur
Jusqu'au 25 février 
Du mardi au dimanche de 10h à 18h
www.museerops.be

 

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.

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