Sheida Soleimani, les mains dans le brut

Gilles Bechet
16 janvier 2020

Première exposition bruxelloise pour Sheida Soleimani chez Harlan Levey Projects. L’artiste irano-américaine transforme les rapports de pouvoir qu’alimente le pétrole en un théâtre absurde et grotesque.

Il est noir et visqueux, coule entre les doigts et scintille comme le diamant. Le pétrole est le sang qui fait battre l’industrie et les sociétés occidentales. Il est au cœur des images de Sheida Soleimani, qui fait jaillir à la surface les abus et les compromissions des pouvoirs politiques et économiques au nom de cet or noir.

Formée à la photographie, l’artiste américaine d’origine iranienne aime mêler les genres dans des images qu’elle conçoit comme des tableaux théâtraux. Il y a du grotesque dans ses mises en scène qui combinent collage, sculptures et personnages affublés de masques où s’affiche le visage de grosses huiles politiques et économiques qui concluent dans le hall d’hôtels de luxe des accords dévastateurs au détriment de leurs populations. Chaque image fourmille de détails et références, astucieusement glissés sous un glacis d’humour et de sophistication visuelle.

Ici, on a un faucon de chasse affublé d’un bijou au nom d’Allah pour évoquer les folles dépenses d’un prince saoudien qui a affrété un avion pour ses 80 faucons. Là, Jimmy Carter en nuisette au lit avec un prince saoudien pour évoquer le premier deal pétrolier en échange de l’accueil de bases militaires US. La pièce centrale de l’exposition est un film présenté sous une tente de bédouin. Des acteurs masqués animent les situations comme dans un théâtre absurde transgressif. L’artiste y joue du décalage entre la bande son, qui reprend des dialogues tenus par les personnages réels ou des comptes-rendus officiels, et l’image volontairement grotesque. Dans la première séquence, on voit des mains maculées de pétrole jouer aux cartes avec les trognes des militaires irakiens les plus recherchés, alors qu’on entend des voix d’enfants lire des rapports militaires de la coalition. Une autre séquence nous montre les ébats sadomaso de deux personnages. Le premier, enveloppé dans une robe de cheikh, verse du pétrole sur un homme étalé à terre, dont il écrase la poitrine de son escarpin à haut talon alors qu’on entend en bande son l’interview d’un bourreau saoudien qui explique benoîtement qu’il a déjà décapité des connaissances et que ça ne lui fait rien puisqu’elles ont enfreint la loi. Le pétrole s’infiltre et corrompt. C’est le théâtre du pouvoir.

Sheida Soleimani
Medium of Exchange
Harlan Levey Projects
46 rue Jean d’Ardenne
1050 Bruxelles
jusqu’au 21 mars 2020
Du mercredi au samedi de 11h à 18h
www.hl-projects.com

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.