Shine Shivan fait parler les morts

Gilles Bechet
30 janvier 2020

Nouvelle exposition chez Felix Frachon pour les peintures et dessins médiumniques de l'inclassable artiste indien Shine Shivan.

Il peint de grandes compositions au fusain, à l’encre noire ou rouge sur du papier traditionnel indien. Il utilise parfois de la bouse de vache et il lui arrive de laisser ses peintures une nuit dehors pour respirer le souffle de la terre et se laisser maculer de fiente de pigeon. Les créatures d’entre deux mondes, les cosmonautes aux mains griffues, les animaux et les humains qu’il dessine l’en remercient. C’est sans doute pour ça qu’ils coexistent sur le papier dans une harmonie primitive. Les traits sont bruts, écorchés, les os sont saillants. On voit des visages sans traits tranchés par un sourire aux dents acérées. Entre expressionnisme, art brut et culture autochtone, l’univers du jeune artiste multimédia indien Shine Shivan déroute et fascine.

Egalement connu pour ses vidéos et performances, il livre ici sa deuxième exposition bruxelloise de travaux sur papier qui occupe les deux espaces de la Galerie Felix Frachon et qui s’intitule, comme la première, Language of the deceased. Il y a du chaman chez cet artiste, fasciné par la taxidermie, qui embrasse dans une même cosmogonie le Mahâbhârata, les artistes de la communauté villageoise Warli et puis Keith Haring ou Alexander McQueen.

Derrière son trait impulsif et habité, on sent affleurer une culture pop nourrie par les emballages de produits de première nécessité ou par les films de série B. Toutes ces références populaires comme savantes sont absorbées et régurgitées avec une gourmandise picturale jamais rassasiée. Ses œuvres sont souvent imprégnées de ses expériences intimes et personnelles qu’on peut notamment percevoir dans ses autoportraits au fusain hantés d’inquiétantes apparitions, comme à l’issue d’une visite au musée Rodin de Paris. Il consacre aussi une série de dessins à Lucifer, entité aux multiples visages, qui tantôt prend l’aspect d’un sinistre fantôme, tantôt celui d’un sympathique personnage de BD aux superpouvoirs. Et si Shine Shivan est à l’écoute du langage des morts, c’est parce qu’ils ont bien des choses à raconter pour célébrer la vie et la nature.

 

Shine Shivan
Langage of the deceased II
Galerie Felix Frachon
5 & 26 rue Saint-Georges
1050 Bruxelles
Jusqu’au 15 février (5 rue Saint-Georges)
Jusqu'au 26 avril (26, rue Saint-Georges)
Du mercredi au samedi de 11h à 18h
www.felixfrachon.com

 

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.