Si la Chine m'était contée

Elisabeth Martin
25 septembre 2015
Remercions Michel Baudson et Fan Di'an, directeur du NAMOC (National Art Museum of China) d'avoir uni leurs forces pour imaginer une des plus intéressantes expositions de Mons 2015. Là, dans les Anciens Abattoirs, la création chinoise s'exprime en son actualité. De grandes sculptures se mettent au service des mutations que vit l'Empire du Milieu. Avec pour force motrice quelques thématiques brûlantes : l'urbanisation galopante, l'écologie, la nature, sans oublier le rapport à la tradition et le travail des matériaux. Passé et présent se rejoignent à travers des œuvres pour la plupart monumentales mais non moins subtiles. En voici un condensé.

Vingt-cinq artistes servent le fil de l'exposition et mettent en avant une double métamorphose, celle, complexe, de leur pays et celle de l'art chinois. Ils ont pour point commun de mettre le doigt sur des non-sens, des réalités sociales visibles mais pas toujours vues. Les œuvres, esthétiquement abouties, reposent autant sur le paradoxe que sur de fines évocations. Et les messages sont peut-être plus universels qu'il n'y paraît.

Commençons par le jardin des Abattoirs. Comme entrée en matière, Paysage de Chine, de Chen Wenling (1969), Compas de Wang Luyan (1956), pionnier de l'art conceptuel en Chine, Naissance de Lin Tianmiao (1961) et les Portraits aveugles de Sui Jianguo (1956). Une accumulation de pierres de carrières peintes en rouges de Zhu Qingsheng (1957) apporte une touche de couleur au parterre. Par leur regard neuf, tous ces artistes ont joué un rôle considérable dans l'effervescence qui embrase la scène artistique chinoise.

Puis, dans la Grande Halle, on est saisi par une sculpture de femme dévêtue, le regard vide, haute de 2,7 mètres, assise sur un tabouret en bois. La créatrice Xiang Jing (1968) souligne le réalisme d'un corps plutôt que sa beauté. Sa nudité et sa position, accentuées par des dimensions imposantes, dégagent une fragilité émouvante, une expressivité silencieuse qui ébranle. Quelle est la place de la féminité dans l'art en Chine ?

La tradition et le passé ne sont jamais tout à fait absents. Que du contraire ! L'installation de Yang Jiechang (1956), Underground Flowers, entasse dans des caisses en bois des ossements de squelettes humains en porcelaine blanche aux motifs traditionnels bleus. Ces restes de fouilles archéologiques imaginaires témoignent d'un autrefois qui ne peut être reconstitué que par fragments. L'immense Table Ronde de Chen Zhen (1955) est une mise en scène remarquable de chaises fixées sur les bords d'une table à doubles plateaux semi-circulaires. Et une confrontation symbolique des traditions culturelles de l'Orient et de l'Occident. L'installation, puissante, n'est pas sans rappeler que l'artiste s'est formé au décor scénique à l'Institut théâtral de Shanghai.

Retenons aussi Ai Jing (1969) et son Arbre de vie fait de baguettes en bois jetables, d'une grande poésie ! Ou bien le très beau Manuel des plantes médicinales n°1 de Shi Hui (1955) qui nous renvoie aux origines de la médecine. Ou encore Le rêve de Chine de Wang Jin et la vidéo de Miao Xiaochun (1964) qui explore la sphère de l'art digital. Plus loin, Li Hongbo (1974) nous parle avec génie de la transformation d'un arbre et d'une société.

Le papier est habituellement perçu comme périssable et fragile. Liu Wei (1972), lui, conçoit avec des pages de livres un ensemble de cités-îles verticales qu'il nomme Bibliothèque. L'artiste évoque ainsi la démesure et l'urbanisation à outrance des villes chinoises. De découverte en découverte, on apprécie la finesse des approches et l'originalité de chaque pièce. La Chine est en profonde mutation. Son art évolue. Une exposition incontournable, si vous vous rendez à Mons.
La Chine Ardente
Anciens Abattoirs
17 rue de la Trouille
7000 Mons
Jusqu'au 4 octobre 2015
Du mardi au dimanche de 12h00 à 18h00
www.mons2015.eu













 

Elisabeth Martin

Rédactrice

Traductrice puis pédagogue de formation, depuis toujours sensible à ce vaste continent qu’est l’art. Elle poursuit des études de sociologie et d’histoire de l’art avant de relever le défi de dire avec des mots ce que les artistes disent sans mots. Une tâche d’interprète en somme entre deux langages distincts. Partager le frisson artistique et transmettre l’expérience esthétique et cet autre rapport au monde avec clarté au lecteur, c’est une chance. Une sorte de mission dont elle nourrit ses textes.