Sleeping beauty

Elyséee Reclus
30 janvier 2019

À la Tate Britain, jusqu'au 24 février, une rétrospective est entièrement consacrée au peintre préraphaélite Edward Burne-Jones, que nous avons trouvé d'une beauté... endormante.

Né dans la ville industrielle de Birmingham en 1833, Edward Burne-Jones a sans doute fui la révolution industrielle en cours - ses fumées, sa pollution, son bruit - pour se réfugier dans un monde élégiaque et d'abord dans la religion. S'il abandonne ses études de théologie à Oxford, Edward y encontre William Morris : tout socialiste qu'il était, le maître de l'Arts and Crafts devient son ami et l'encourage dans ses dessins, au même titre que Dante Rossetti, dont les figures féminines de Burne-Jones s'inspirent largement. Ses premiers dessins semblent avoir déjà fixé une fois pour toutes son style qui, s'il s'imprègne de la religion, des mythes et légendes médiévales, semble tout droit sorti du Trecento, voire du début du Quattrocento : Buondelmonte's wedding rappelle l'école florentine et même un peu Uccello par le caractère figé des personnages.

Plongeant dans la mythologie, la peinture à l'eau et gouache, Cupid's forge illustre une légende antique, tandis que Merlin and Nimue s'inspire de La mort d'Arthur et Clerk Saunders du roman de Walter Scott. Mais tous les personnages ressemblent à des sculptures peintes au drapé lourd, avec le côté encore figé du début de la Renaissance. Tout de même, Phyllis et Démophon est une toile qui révèle un mouvement que l'on retrouve dans The depths of the sea, une sirène soulevant un homme nu dans une légèreté que seul le milieu aquatique semble donner à la peinture. Laquelle oublie la gravité dans tous les sens du terme pour privilégier la poésie, Burne-Jones préférant pour une fois l'apesanteur à la pesanteur.

Parfois, l'artiste dessine des têtes, comme celle d'Homère d'après Le Tintoret qu'il a découvert au cours de ses multiples voyages en Italie. Souvent, les hommes paraissent chez lui troublés et expressifs, les femmes belles et parfois sinistres, telle la déesse de Venus discordia. Trop rarement, Burne-Jones se laisse aller à la caricature espiègle, notamment celle qui montre William Morris concentré lisant de la poésie au peintre affalé. Dommage, c'était pourtant drôle, vivant et léger ! Rien à voir avec The pilgrim outside the garden of idleness, absolument figé. Car la beauté indéniable de ces belles figures peut être ennuyeuse comme dans Love amongst the ruins, peint pour l'exposition qui, en 1877 à la Grosvenor Gallery, fera de Burne-Jones un artiste consacré. Le cadre imaginé par Morris - doré, ouvragé, une sculpture en soi - finit par paraître aussi important que la peinture qu'il renferme. Laus Veneris illustre toute la langueur de Vénus qui, elle aussi, semble s'ennuyer dans ce tableau dans lequel l'on chante ses louanges.

King Cophetua and the beggar maid transpire d'influences nordiques et celtiques, une sorte de Seigneur des anneaux dix-neuvième dans lequel les personnages diaphanes ont l'air tout aussi engoncés que le roi dans son armure. Bref, c'est du lourd, comme dans Le rêve de Lancelot à la chapelle du Saint-Graal : une chanson de geste en peinture, de l'amour courtois en cotte de mailles, animée par une légère brise venue des Hauts de Hurlevent. Quant à The biguiling of Merlin, il ressemble à ces photos théâtrales et mises en scène du début du siècle dernier.

Les portraits sont peu convaincants quand ils dépeignent des figures réelles : Margaret Burne-Jones, fille du peintre, est représentée devant un miroir ovale à la van Eyck dans Les époux Arnolfini : mais du fait de son teint diaphane, celui qui la regarde a peine à croire qu'elle fait partie du monde des vivants. D'ailleurs, la Fiamma Vestalus, imaginaire et renaissante, est de ce fait beaucoup plus convaincante, puisque totalement imaginaire. L'exposition, heureusement pas trop longue, mais peuplée d’œuvres monumentales, se concentre pour finir sur les séries que le peintre a imaginées durant sa carrière : celle qui concerne Persée, que l'on voit combattre Medusa ou le dragon, est très réussie, même si le héros grec semble constamment prendre la pose. Certaines de ses toiles, notamment mettant en scène Atlas transformé en pierre, frise un néoréalisme hideux, voire le non-achevé.

En grand amoureux de la Renaissance, Burne-Jones a réalisé, via la société de William Morris dont il deviendra en 1875 le designer attitré, des tapisseries plutôt luxuriantes, d'une Pomone, de l'Adoration des Mages ou d'un épisode du Saint-Graal. Ou des vitraux, un art qu'il maîtrise depuis sa jeunesse et qui procure la lumière nécessaire à ses couleurs, autrement souvent maladives. Finalement, le thème résumant au mieux l'art de Burne-Jones est celui mis en scène dans la série consacrée à La Belle au bois dormant : toutes ses belles personnes assoupies, immobiles dans une nature merveilleuse et figée. En anglais, Sleeping beauty ...

 

Edward Burne-Jones
Tate Britain
Londres
Jusqu'au 24 février
https://www.tate.org.uk

 

Elyséee Reclus