Stalen, lâchés dans la nature

Gilles Bechet
22 avril 2021

A la galerie De Filatuur, Stalen rassemble les œuvres de Joke Hansen, Aaron-Victor Peeters et Štefan Papčo, trois artistes cherchant une issue vers une autre nature dont ils dessinent les lois.

Il y a des galeristes nomades comme des coucous qui, avant de se fixer, occupent les nids laissés vides par d'autres volatiles. Ainsi en est-il de Jean-Jacques De Gucht, qui avait ouvert le centre d'art De Filatuur, puis qui est monté à la capitale et occupe provisoirement les lieux laissés libres par une autre galerie rue Lebeau. En attendant de migrer du côté de Tour & Taxis après l'été, il partage le vaste espace déployé sur trois niveaux entre trois jeunes artistes, deux Belges et un Slovaque.

La première chose que l'on remarque avec les peintures de Joke Hansen, c'est leur format. Rectangles et carrés ont laissé la place à d'autres contours, courbes ou irréguliers. Et cela change pas mal de choses. Notre regard, d'abord. On remarque tout à coup que le format n'est pas une donnée inamovible et qu'il influence la perception de l'œuvre. L'artiste, ensuite, laisse le format guider ses coups de pinceau, une approche qui semble au premier regard nonchalante, mais qui en vérité joue savamment sur les couches et les transparences. Si son approche semble à première vue non figurative, Joke Hansen truffe sa matière picturale de paires d'yeux tout droit sortis d'un cartoon, donnant à son œuvre un surcroît de dynamisme qui va chercher le spectateur.

L'atelier d'Aaron-Victor Peeters à Genk ressemble à un garage. Les pots de peinture et les outils partagent les lieux avec les carcasses de véhicules à deux roues au moteur muet. Si l'artiste montre quelques toiles anciennes, c'est avec ses installations-sculptures en machines absurdes qu'il séduit vraiment. En assemblant des éléments hétéroclites, il réécrit l'histoire de la mobilité. En hybridant des véhicules mécaniques bons pour la casse avec des traîneaux et artefacts d'avant le moteur à explosion, il crée des tête-à-queue entre l'âge du gasoil et l'âge de la pierre, accompagnant ses sculptures de plans-collages qui, tels les dessins d'un Panamarenko, évaluent toutes les performances potentielles de ces véhicules réinventés. Doté de troncs d'arbres tenant lieu de roues, une Vespa est armée pour traverser les Dolomites belges, nom de code pour les terrils limbourgeois.

Štefan Papčo, artiste et alpiniste, conjugue ses deux passions dans les trois œuvres qu'il présente à Bruxelles. Il s'agit de sculptures en bois de vestes de montagne en duvet. Hyperréalistes, on les dirait abandonnées sur un piquet après une expédition. Ce qui n'est pas loin de la vérité puisque, après les avoir sculptées dans son atelier, il les monte en montagne pour un baptême particulier. Laissées un petit temps au grand air à la merci des éléments, elles se feront tanner par les bourrasques de vent, de pluie ou de neige. Survivantes et résistantes d'une communion avec la nature, les œuvres sont bien entendu incapables de raconter ce qu'elles ont vécu, laissant à notre imagination le soin de s'en charger, comme elle le fait pour les expéditions des véhicules improbables d'Aaron-Victor Peeters ou pour l'énigmatique espace pictural de Joke Hansen.

Joke Hansen, Aaron-Victor Peeters, Štefan Papčo
Stalen
De Filatuur
8 rue Lebeau

1000 Bruxelles
Jusqu'au 30 mai 
Sur rendez-vous
info@dg-art.eu
www.defilatuur.art

 

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.