Sün Evrard danse avec les livres

Astrid Jansen
12 juin 2021

Sün Evrard associe des matériaux raffinés à des techniques novatrices et anciennes, proposant ainsi des reliures fascinantes dont la plupart sont suspendues et qui, toutes, sont intimement liées au texte de l’ouvrage. La Maison d’Érasme expose jusqu'au 24 octobre ses créations et reliures contemporaines des ouvrages du XVIe siècle.  

Sün Evrard travaille avec des œuvres d’une valeur inestimable, des livres précieux, rares, anciens, d’éditions limitées, illustrés par de grands noms et parfois des exemplaires uniques au monde. Pour les livres anciens, le « truc » c’est en fait de ne pas trop intervenir. De rester simple. Sa spécialité, c’est la reliure d’art, décorée, de création mais Sün Evrard dit "de création" avec des guillemets. "Je ne me prends pas la tête avec tout ça", nous lâche-t-elle d’emblée, quand nous la rencontrons au milieu de ses reliures suspendues. L’artiste relieuse a une carrière internationale et a travaillé pour de prestigieuses institutions telles que (entre autres) la BNF, la Bibliothèque royale de La Haye et la Queensland State Library, Australie. Nous lui demandons, "Tiens, qu'est ce qui vous passionne le plus dans votre métier ?" - Elle nous répond : "Le faire !" 

Oui, Sün Evrard aime mettre sa créativité au service de la conservation des ouvrages tout en imaginant les possibilités de faire vivre les reliures de façon originale. C’est de ce double aspect de son travail – reliures de conservation pour livres anciens et reliures-objets d’art – qu’est née l’envie de cette exposition. 


Livres dansants

Normalement, habituellement, les livres sont exposés en vitrine, simplement posés, sur des présentoirs ou non. Ici, les livres volent dans l'espace, suspendus grâce à des baguettes en bois, à des fils tombant du plafond. Près de 70 pièces de toutes les couleurs et matières planent dans la pièce. Pour éviter de faire gondoler les couvertures des livres faites de papier, peaux et bois très fins, Sün Evrard utilise des baguettes de bois. De là, "il n’y avait qu'un pas pour faire glisser une ficelle dans la baguette et suspendre le livre." Ainsi exposé, le livre dévoile toutes ses facettes.


Inventer de nouvelles structures

"Je me suis inventé une façon de structurer un livre", nous dit l'artiste. Et de préciser que les reliures traditionnelles et anciennes empêchent d'ouvrir grand le livre, "Or, moi j'aime lire ! Alors, j'ai voulu construire les livres autrement. Un collègue avait déjà fait pas mal de choses dans ce sens et les bibliophiles étaient déjà réceptifs à autre chose que la reliure traditionnelle. J'ai profité d'un chemin déjà tracé et j'ai pris du passé ce qui était intéressant. Mais il ne faut jamais rien imiter pour imiter. Je suis même contre le travail des restaurateurs qui font des reliures pastiches sur des livres anciens. Car c’est faux. C’est une invention du XXe siècle d'ailleurs d'essayer de reconstruire à la manière d’une certaine époque."

Pour l'artiste, la reliure est un défi, "Chaque fois que je fais quelque chose de nouveau, de différent, je me demande toujours où mettre une baguette pour suspendre le livre. Je veux surtout toujours que le livre puisse s’ouvrir complètement."


La feuille de pierre

Outre le papier, les peaux et le bois, Sün Evrard a en quelque sorte fait découvrir la feuille de pierre à la pratique de la reliure. Elle avait reçu la pierre par un fournisseur de peau, ça lui est tombé dessus par hasard... L'artiste nous explique : "Imaginez un gros bloc de pierre, une coupe au laser, une autre coupe au laser à 3/10 de millimètre et, pour que ça ne se casse pas tout de suite, pendant qu’on coupe, on projette de la colle mélangée à des fibres de coton, ou avec de la poussière de peau. La feuille de pierre toute mince est toujours soutenue. On peut ensuite couper au cutter, plier, faire plein de choses, dont les reliures. Une technique novatrice ! Et on peut y ajouter des techniques de décorations anciennes, comme la dorure avec des outils chauffés. Tout ce qu’on fait avec la peau, on peut le faire avec la pierre et même plus facilement." Mais finalement, nous fait-elle comprendre, ce n’est pas la matière qui compte, c’est ce qu’on en fait…

Sün Evrard
Swinging Books 
Maison d’Érasme & Béguinage
31 rue de Formanoir 
1070 Anderlecht
Jusqu’au 24 octobre
Du mardi au dimanche de 10h à 18h
www.eramushouse.museum

Astrid Jansen

journaliste

Licenciée en journalisme de l’IHECS et titulaire d’un master en science politique de l’ULB, Astrid Jansen s'est spécialisée dans le cinéma et le monde culturel belge. Depuis 2012, elle écrit pour le journal L’Avenir et collabore régulièrement avec la radio publique La Première, le magazine culturel Mu in the City ainsi que la revue française Les Fiches du Cinéma. Outre ces missions régulières, elle dit rarement non aux propositions qui peuvent enrichir son parcours, tels que des jurys (BIFFF, Toronto, Anima, ...) et autres missions culturelles ponctuelles.