Les papas des super-héros américains

Mélanie Huchet
20 novembre 2019

Superheroes never die, Comics and Jewish Memories est la monumentale exposition consacrée aux super-héros de la bande-dessinée américaine en ce moment au Musée juif à Bruxelles. 

C’est à travers 200 œuvres que nous découvrons l’histoire des comics américains durant les cent dernières années. Mais la question qui nous taraude est le choix de l’endroit pour un sujet sur la BD. Si nous connaissons tous Superman, Batman, Spiderman, etc., nos justiciers aux combinaisons moulantes, parfois flashy et dotés de cape ou de masque, si nous connaissons tous leur double identité d’hommes ordinaires aux pouvoirs extraordinaires, nombreux d’entre nous ignorent l’origine juive de la majorité de leurs créateurs. Dans un parcours chronologique extrêmement bien documenté, le passionnant duo de commissaires d’exposition Bruno Benvindo et Karim Tall nous invite à découvrir la corrélation étroite entre l’évolution (sur un siècle, on le rappelle !) des super-héros des comics made in US avec l’Histoire (en y incluant à la toute fin de l’exposition aussi le combat des autres minorités) mais avec comme point de départ capital et fil rouge l’origine juive de leurs pères fondateurs et de tout ce que cela implique.

Des comics strips à l’humour juif avec Abie le vendeur de voitures...

L’histoire commence au début du 20e siècle quand la première génération d’immigrés juifs d’Europe de l’Est fuit les pogroms et l’oppression pour se réfugier à New York. Parmi eux se trouvent de talentueux dessinateurs de presse. On découvre avec émotion les premiers comics strips (dessins de presse) en noir et blanc publiés dans les journaux juifs en yiddish (Zuni Maud, 1917) mais aussi en langue anglaise dans le Chicago Evening America dans lequel on rencontre un vendeur de voitures, Abie, un tout petit bonhomme, aux cheveux noirs, tout en rondeur et au regard volontaire. Crée par Harry Hershfield, Abie est un personnage drôle, super attachant, parlant le yinglish (mélange de l’anglais et du yiddish) et rêvant de s’intégrer dans cette ville qui n’est pas la sienne et de parvenir malgré tout à une réussite professionnelle.

…à la naissance des comics books aux super-héros patriotiques sans identité religieuse…

C’est dans les années 1930, à une période économique néfaste, que les super-héros américains font leur apparition. Côté européen, la montée du fascisme et du nazisme font craindre un conflit international. Côté américain, c’est sur le plan économique que le pays connaît ses heures les plus sombres avec le krach boursier de 1929, plongeant la population dans la Grande Dépression. C’est en cette période trouble que la seconde génération d’auteurs juifs, inquiets de la situation, américanisent leur patronyme trop connoté et que naissent les comics books (bandes dessinées) avec leur super-héros. Superman est le premier à être créé en 1938 par Jerry Siegel et son ami Joe Shuster, suivi de près par Batman (1939) et Captain America (1940), respectivement créés par Jerry Siegel et Bill Finger, Jack Kirby et Jerry Siegel. Ces comics books connaissent un succès fulgurant et sont lus par des millions d’Américains qui voient ces personnages comme des figures rassurantes dans un contexte social, politique et économique inquiétant. Dans la salle suivante et les prochaines qui suivront, les couleurs dynamiques jaillissant de partout sont à l’honneur, de longues voiles tendues du plafond au sol sont illustrées de Spiderman, les X-MEN, La Chose, etc.,  les couvertures de magazines sont envahies de nos super-héros en costumes colorés, fronts en avant toute, prêts à bondir, leurs mains fermées en avant pour donner des coups de poing (dont un magnifique dans la tronche d’Hitler). Nos vaillants justiciers increvables, dont la mission est de combattre les ennemis de l’oncle Sam (qu’ils soient germaniques ou communistes) ne portent aucun signe ou aucune référence religieuse. 

… pour une réactivation de la mémoire et de l’histoire juive 

Ce n’est qu’à partir des années 1960 que l’on voit apparaître par-ci par-là des références juives, notamment dans les personnages de Marvel de Stan Lee (né Stanley Lieber) et de son compère Jack Kirby (né Jacob Kurtzberg ), comme  le charismatique La Chose, sorte de Golem bienveillant, ou bien comme Magneto, un survivant de la Shoah transformé en mutant. L’époque se veut de plus en plus engagée politiquement et une scène underground se met doucement en place, où de plus en plus d’auteurs questionnent leur judéité, comme dans A contract with God, créé par Will Eisner, considéré comme le premier roman graphique, qui raconte non plus les exploits des super-héros mais du quotidien des Juifs new-yorkais dans une vraie quête de mémoire et d’introspection. Et puis, il y a l’immense Art Spiegelman et son magistral Maus (Prix Pulitzer 1992), racontant l’histoire de l’Holocauste à travers Art, une petite souris juive qui, cherchant à comprendre ses origines, interroge son père sur son passé. C’est la Pologne des années 30, la montée du nazisme, les ghettos, et la monstruosité des camps... qui défilent de façon insoutenable. 

En quittant les lieux, on ne peut s’empêcher de penser à ces fils d’immigrés juifs lituaniens, russes, prussiens, ukrainiens, autrichiens fuyant l’atrocité et qui auraient eu bien besoin d’avoir un homme ordinaire assez fort pour STOPPER cette folie, grotesque, immonde. Alors que se sont dit ces auteurs ? Peut-être que, comme cet homme n’existait pas, la seule solution était d’en créer un, non ? Mais cette fois avec des pouvoirs extraordinaires, capable de vaincre l’inhumanité pour en protéger l'humain. Passionnant et émouvant. 

Superheroes never die, Comics and Jewish Memories
Musée juif de Belgique
21 rue des Minimes
1000 Bruxelles
Jusqu'au 26 avril 2020
Du mardi au vendredi de 10h à 17h
Samedi et dimanche de 10h à 18h
www.mjb-jmb.org

Mélanie Huchet

Journaliste

Diplômée en Histoire de l’Art à la Sorbonne, cette spécialiste de l’art contemporain a été la collaboratrice régulière des hebdomadaires Marianne Belgique et M-Belgique, ainsi que du magazine flamand H art  Plus portée sur l’artiste en tant qu’humain plutôt qu’objet de spéculation financière, Mélanie Huchet avoue avoir une inclinaison pour les jeunes artistes aux talents incontestables mais dont le carnet d’adresse ne suit pas. De par ses origines iraniennes, elle garde un œil attentif vers la scène contemporaine orientale qui, bien qu’elle ait conquis de riches collectionneurs, n’a pas encore trouvé sa place aux yeux du grand public.