De fil en verre

Gilles Bechet
03 mai 2023

Sur le fil, la nouvelle exposition du MusVerre nous donne à voir d'étonnantes et troublantes créations où le verre rencontre le tissu. Jusqu'au 20 août.


Le verre prend forme après un processus de transformation qui tient de la magie, car dans le produit fini on ne distingue plus rien des matériaux confiés à la flamme. Le tissage est un autre acte de transformation, a priori plus naturel, encore qu'aujourd'hui le tissage fasse souvent appel à des matériaux transformés à l'issue de métamorphose tout aussi mystérieuse.

Provoquer et mettre en scène la rencontre de ces deux transformations est la séduisante idée qui guide la dernière exposition du MusVerre. Situé à Sars-Poteries à moins de cinquante kilomètres de Mons, cette commune riche en histoire verrière abrite un musée qui présente une double collection, historique et contemporaine. Aujourd'hui centre d'excellence de la création verrière, le MusVerre cherche à ouvrir au public tout ce que la création verrière peut avoir de plus innovant et de plus séduisant. En guise de prologue de l'exposition, Au fil de, la belle pièce onirique d'Aline Thibault qui imagine une dentelle en vitrail qui s'échappe d'une vieille machine à coudre Pfaff. Une fusion de matières et de formes, comme pour nous dire que tout est toujours possible.


Les rôles sont inversés

Le parcours commence avec des pièces très visuelles qui évoquent la rencontre du verre et du fil sous l'arbitrage de la main transformatrice. Karola Dischinger a imaginé des mains qui sortent du mur pour s'agripper à une corde. Entre la fragilité du verre et la solidité de la corde, les rôles sont inversés dans cette métaphore de la solidarité et de l'entraide. Une pelote de fil, rouge, des mains translucides, un moment suspendu que Deborah Hopkins nous laisse le soin de démêler (ou d'emmêler). Lieve Van Stappen a réalisé son émouvante pièce après sa rencontre avec des ouvrières d'une usine de textile à Renaix. En fin de carrière, leurs mains n'ont plus la force ni la souplesse pour réaliser le nœud de tisserand, celui qui noue deux fils entre eux. Dans un cocon de ficelle, elles tirent le fil d'Ariane qui lentement les mène hors de la vie.

Comme dans une expérience de laboratoire, Julie Decriem s'approprie la technique artisanale vénitienne des "murrines" pour créer de petits yeux qu'elle met sous cloche, posés sur des coussins de fil pour symboliser la transmission matrilinéaire de savoir-faire en couture et en broderie.

Dans son imposante installation La femme aux 1000 cœurs, Montserrat Duran Muntandas rend hommage à sa grand-mère, décédée la veille de son 100e anniversaire, seule dans une maison de repos, pendant le confinement. Pour gérer la blessure du deuil, l'artiste a créé des cœurs en verre soufflé pour lesquels elle a demandé à des bénévoles qui ont perdu un proche pendant cette période de crocheter une bourse pour les y envelopper. Un cœur en verre rouge posé sur une rocking-chair est enveloppé dans une pièce au crochet réalisée par la grand-mère de l'artiste.


Le corps et la matière

Anne Claude Jeitz et Alain Calliste ont créé une sculpture d'une troublante immatérialité qui évoque le pelotage de la laine. Dans un maillage élaboré de fils de verre semblable à la dentelle, le corps et la matière ne font plus qu'un.

Le mouchoir en dentelle de Nataliya Vladychko nous fait oublier qu'il est en pâte de verre. On croirait l'avoir vu tomber doucement et s'arrêter avant de toucher le sol, comme s'il respirait encore de toutes ses émotions contenues.

Barbara Idzykowska pousse les limites du mimétisme entre les deux matières en alliant poésie et maîtrise technique. Pour sa pièce Laundry, elle ne choisit pas des tissus nobles, mais des tissus rapiécés et usés, par l'incessant labeur de mains féminines et qu'elle s'est souvenue d'avoir vus pendre dans les rues de Naples. Lucile Viaud et Aurélia Leblanc nous donnent un premier aperçu du textile du futur. Designeuse et chercheuse, la première se consacre à des recherches sur le « géoverre », créé notamment à partir de la silice qui compose la structure externe des algues diatomées. Avec la seconde, spécialisée dans les techniques de tissage et de broderie, elles ont créé une étoffe hybride d'une grande complexité, mélangeant fil textile et fil de verre pour composer une matière souple et vivante qui se froisse, se déplie et semble en mouvement sous l'effet de la lumière.


Expérience immersive

Il ne faut surtout pas se priver d'écarter les rideau noirs du kiosque pour découvrir Hors sol, la monumentale installation de Kim Kototamalune en fils de verre étirés au chalumeau. Une pièce exceptionnelle que l'artiste a réalisée avec le plasticien Jean-Benoît Sallé et le vidéaste Stéphane Baz à l'issue de 70 jours de résidence à l'Atelier du MusVerre.

Contempler cette pièce de sept mètres qui semble flotter dans la semi-pénombre tient de l'expérience immersive. C'est un voyage immobile comme une pensée qu'on regarde dériver en méditant. « Cette pièce est une invitation à redécouvrir son intériorité. Elle ne vient pas de nulle part, elle se nourrit d'un corps et de son rapport avec l'extérieur. » Tel un organisme vivant, elle pulse de 1000 reflets et des projections en videomapping sur de petites écailles de pâte de verre qui parsèment la structure en dentelle de verre. « J'aime pousser jusqu’au bout cette notion de fragilité qu'il faut accepter. Parce qu'elle est d'abord dans la tête », conclut l'artiste.

Sur le fil
MusVerre
76 rue du Général de Gaulle
59216 Sars-Poteries
France
Jusqu'au 20 août 2023
Du mardi au dimanche de 11h à 18h
www.musverre.lenord.fr

 

Gilles Bechet

Rédacteur en chef

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz et COLLECT

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