Teresa Margolles entre deux violences

Gilles Bechet
29 octobre 2019

Pour sa première exposition personnelle en Belgique au BPS22, l’artiste mexicaine Teresa Margolles rassemble des pièces produites au Mexique, au Venezuela, en Croatie mais aussi à Charleroi où elle est venue s’imprégner de la réalité économique et sociale. Une œuvre forte qui interroge les violences subies et les résistances qui en émergent.

Ce sont les mêmes façades aveugles, volets baissés, peinture écaillée. Les auvents défraîchis et salis pendouillent leur lassitude, les murs couverts ici de de tags, là bas de traces de balles. Quelques panneaux délavés affichent sans trop d’espoir  A Louer ou Se Vende. On est à Charleroi et à Ciudad Juárez. Les photos ont été réalisées dans les deux villes par l’artiste mexicaine Teresa Margolles. Invitée par le BPS22, pour une première exposition monographique en Belgique, elle a fait 5 séjours à Charleroi. Elle y a découvert une pauvreté et un délabrement social qu’elle n’attendait pas. Les chapelets de commerces réduits à l’inactivité sont une conséquence de la violence économique en Belgique en bordure de la Sambre comme ils sont un effet de la violence des gangs au Mexique sur les rives du Rio Bravo. Le titre de l’exposition, Te alineas o te alineamos (Tu t'alignes ou on t'aligne) gravé en grand sur un des murs, est un des dix commandements que l’artiste a rassemblé à partir des messages laissés par les narco-trafiquants à côté des corps de leurs victimes. Une injonction de soumission dont la portée est tout aussi valable dans le pays noir que dans l’état de Chihuahua. L’ordre économique peut être aussi impitoyable que celui des armes.

Confessions sans filtre

La grande halle, c’est l’espace qui accueille la ou les pièces maîtresses d’une exposition. Ici, c’est d’abord le vide qu’on perçoit et puis, en son centre, un cube d’acier forgé, une tonne d’acier récupéré sur le site de l’aciérie de Carsid en démantèlement non loin du musée. Un geste minimaliste et culotté pour rendre compte du sentiment qui l’a envahi quand elle s’est promenée dans l’ancienne ville industrielle. Pour répondre à cette absence, des présences. Celle des sans abri, ces morts sociaux, dont elle a pris l’empreinte des visages qui s’alignent comme des masques mortuaires. De l’autre côté du vide, sur le mur qui fait face, des petits haut parleurs qui diffusent les confessions sans filtre de ces laissés pour compte du système. Il faut coller son oreille pour les entendre dans toute leur force. Un peu plus loin, c’est un autre message brut et hypnotique qu’on entend dans la vidéo Pička. Ce mot, qui désigne la chatte en croate, est inlassablement répété par une jeune femme de la communauté LGBT, victime de nombreuses violences sexuelles. T shirt blanc, pantalon noir, elle déambule comme un animal sauvage, lâchant face caméra ce mot unique qui la hante comme une mantra catharsique.

Des portraits écorchés

A la frontière entre la Colombie et le Venezuela, des milliers de femmes traversent le pont qui séparent les deux pays portant sur les épaules d’imposantes charges retenues par une bande de tissu passée sur le front. Teresa Margolles a demandé à quelques-unes de ces femmes de porter une pierre de la rivière d’un poids équivalent au leur. L’installation est impressionnante, une pierre suspendue et de grandes photos où l’on lit dans le regard de ces passeuses un mélange de souffrance et de résistance. Pesquisas est une série de photos des avis de recherche laissés par les familles des jeunes femmes disparues à Ciudad Juárez. Chaque année, des milliers de femmes y sont assassinées ou portées disparues dans l’indifférence et l’inaction des autorités. Avec le temps, il ne reste plus sur les murs de la ville que ces portraits griffés, déchirés, écorchés ou raturés appelés à disparaître une deuxième fois en se désagrégeant dans l’oubli avant d’être recouverts à leur tour par d’autres portraits, d’autres sourires surgis du passé.
La force de l’art de Teresa Margolles, c’est qu’elle puise directement dans le réel et dans la fragilité des vies humaines pour poser des questions qui peuvent parler à chacun.

Teresa Margolles
Tu t’alignes ou on t’aligne
BPS22
22 Boulevard Solvay
6000 Charleroi
jusqu’au 5 janvier 2020
Du mardi au dimanche de 11 à 19h
www.bps22.be

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.