Au fond des yeux

Gilles Bechet
02 juillet 2021

La Galerie Art22 rassemble quelques-uns de ses artistes autour d'une célébration du visage, comme autant de portraits intérieurs.

Des visages, oui. Pas de portraits ou si peu. Des miroirs peut-être, pour reconnaitre une humanité fuyante ou rêvée. C'est sur le thème du visage que la Galerie Art22 a réuni plusieurs de ses artistes pour une expo collective aux regards et aux approches aussi divers dans la forme que dans les techniques. Il y a dans les visages d'Oleg Dou quelque chose de fascinant et d'un petit peu effrayant aussi. La peau lissée à l'outil digital, ce sont des êtres sans âge, sans émotions apparente, comme des répliquants sortis d'un roman de Philip K Dick. Dans I See You, L'artiste russe ne garde du visage qu'une paire d'yeux poussée sur un rameau tenu à bout de doigts. Dans un clin d'oeil maniéré à un détail du Sainte-Lucie de Francesco Del Cossa. Il y a beaucoup de pudeur dans les photos de Charlotte Mano. Les modèles sont vus de dos, photographiés derrière un fin tissu. Comme un moment suspendu tenu à distance imprimé sur du papier aquarelle. L'artiste fera l'objet de l'exposition de la rentrée 2021.

Il y a dans le noir et blanc, la promesse d'un monde parallèle qui n'appartient qu'au cinéma et à la photographie. Dans ses pastels, Nathalie Di Marino capte quelque chose de cette promesse tamisée par la mémoire. Car si l'artiste s'inspiré d'images du cinéma japonais et coréen, elle préfère faire confiance à sa mémoire pour filtrer le réel. Sa touche de pastel ne joue pas sur un côté granuleux et velouté, mais plutôt sur une pâte un peu floue qu'elle retravaille au crayon et qui laisse entrevoir parfois de fugaces nuances bleutées.

Dans son portrait anonyme, MarieAnge Demuysere capte la fragilité des êtres, des laissés pour compte anonymes à qui elle rend un peu de dignité par la présence et ce regard soutenu qui perce sous un masque à l'argile. Moustache et rouge à lèvres, pourquoi choisir ? Dans sa photo, Lilya Corneli fusionne les genres et estompe les époques dans une effluve de thé vert.

C'est l'humain et la nature qui fusionnent dans les autoportraits en céramique de Jess Riva Cooper. L'artiste canadienne joue sur les faux semblants en mêlant les éléments végétaux séchés, trempés dans la barbotine avec d'autres façonnés de ses mains. Une troublante hybridation artistique. Peter Lippmann est un photographe fasciné par l'art classique et les états de décomposition qu'il photographie avec une netteté et une présence stupéfiante. C'est aussi un ami et un collaborateur artistique du chausseur Christian Louboutin. C'est dans le cadre d'une de ses campagnes qu'il a créé un pastiche du Portrait d'une femme noire de Marie-Guillemine Benoist conservé au Louvre. Dans un regard de lasse défiance, la femme enturbannée brandit une bottine dont on devine, par le talon, la rouge semelle. Trophée ou projectile, nul ne le sait.

The Face
Art22 Gallery
67 place du jeu de Balle 67
1000 Bruxelles
Jusqu’au 21 juillet 
Du vendredi au dimanche de 10h30 à 16h30
www.art22.gallery

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.

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