Et la lumière fut

Zoé Allen
23 janvier 2021

The Light House à la Fondation Boghossian - Villa Empain couvre près de 60 ans de représentations artistiques de la lumière à travers 19 artistes, en majorité étrangers. Les œuvres, à l’exception des néons installés dans l'entrée, ont été créées in situ à l’occasion de cette exposition. Pour la plupart immersives, elles sont une expérience nouvelle et exclusive pour le public, mais aussi personnelle et collective dans leur rapport avec la lumière. En effet, personne ne voit de la même manière et si une nuance de couleur vous semble évidente, elle ne le sera pas forcément pour quelqu’un d’autre.

Les couleurs ou l’absence de couleur existent grâce à la lumière, et la perception de la vie n’est possible que grâce à elle. The Light House se développe sur trois sites : à la Villa Empain, sur l’avenue Franklin Roosevelt et dans un réseau de musées publics et privés, de Bruxelles à Beyrouth, à travers l’œuvre CMYK Corner de Dennis Parren. Cette pièce, qui ne vous aura certainement pas échappé si vous vous vous rendez à beaucoup d’expositions, représente la culture comme lumière qui nous éloigne des ténèbres. Dans cette même idée, l’exposition immersive et numérique Alep, un voyage au cœur de 5 000 ans d’histoire, dans les sous-sols de la villa, présente le travail d’Iconem de numérisation du patrimoine menacé par la guerre civile syrienne. La préservation de la culture permet de ne pas sombrer dans l’obscurantisme. Une application accompagne les vidéos de l’exposition.

L’exposition sort des murs de la villa afin de se relier à la ville, elle commence sur le trottoir où nous sommes guidés par un chemin de lumières bleues. Pour un effet optimum, nous vous conseillons de vous y rendre quand le soleil baisse, un jour d’hiver brumeux. La Villa Empain se dresse face à nous, dans toute sa splendeur Art déco et ses lumières, elle nous invite à entrer. L’exposition se divise en cinq expérimentations dont la première nous parle de la dimension spirituelle de la lumière et de sa perception comme source de vie. La lumière céleste fait corps, entre terre et ciel, avec l’œuvre Jusqu'à preuve du contraire de Mounir Fatmi, où des parties de la sourate 24 du Coran consacrée à la lumière sont retranscrites sur chaque néon. La lumière, ensuite, se trouble avec l’installation Prism Wall de Kaz Shirane. La réflexion de la lumière ainsi que la perception de nous-mêmes dans les miroirs se diffractent, se diffusent et se multiplient. Cela nous questionne sur notre image, celle que nous avons de nous-mêmes et celle que les autres ont de nous. 

Selon notre contexte socioculturel, géographique et temporel, la couleur s’expérimentera d’une manière différente. L’installation To Breathe de Kimsooja fait référence au travail des vitraillistes médiévaux en Occident. L'artiste a recouvert les grandes baies vitrées de l'arrière de la villa d'un film qui modifie la lumière, la fait exploser en couleurs et effets psychédéliques. Cette œuvre ne se vit pas de la même façon à l’intérieur qu'à l’extérieur. 

Au premier étage, qui dit lumière dit aussi ombre et cette dernière est mise en exergue par Misbah - lanterne, en arabe - de Mona Hatoum. Une lanterne qui semble décorative dessine de jolies formes sur le mur, mais l’ombre révèle, à mieux y regarder, des soldats armés et des flashes de bombes. L’exposition se termine par l’utilisation du néon, où des œuvres de Joseph Kosuth, Martial Raysse et Ivàn Navarro ont été réunies, permettant à l’œil de vivre des expériences assez étonnantes.

Adrien Lucca est le seul artiste belge invité. Dans l'une des chambres, il présente l'installation qu'on a déjà pu voir à la Biennale d'Enghien en septembre dernier. deux immenses ballons - qu'on peut activer - sous des spots qui diffusent une lumière qui transforme notre perception de la couleur de ces sphères : elles sont soit jaunes, soit orange, soit rouges. Fascinant. 

Cela fait quelques années que les lumières sont associées au domaine de l’événementiel avec les lightmappings qui s’approprient le patrimoine bruxellois, les différents festivals sans parler du show Laser Lights, qui nous a laissé insatisfaits, pour le nouvel an. La lumière appartient également à notre histoire physique, mais aussi à l’histoire de l’art depuis les peintures rupestres, en passant par les primitifs flamands jusqu’au Light Art des années 1960. Avec The Light House, le culturel a réussi avec justesse à se réapproprier la lumière. Chaque pièce crée un environnement et une expérience physique sensorielle propre à chacun. Le vécu de l’exposition sera différent pour chaque visiteur. Il s’agit d’une exposition qui se vit et s'expérimente, et même les plus belles photos ne pourront pas rendre avec exactitude l’intensité de celle-ci.

The Light House
Foundation Boghossian - Villa Empain
67 avenue Franklin Roosevelt
1050 Bruxelles
Jusqu’au 18 avril 
Du mardi au dimanche de 11h à 18h

https://www.villaempain.com

 

Zoé Allen

Journaliste

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