La beauté du geste et de la matière

Gilles Bechet
28 septembre 2021

Avec The Sowers, la Fondation Thalie expose 26 artistes en résonance avec le cocon de la terre et avec l'urgence poétique.

Pour son exposition de rentrée, la Fondation Thalie revient à deux de ses fondamentaux, le geste et la matière, dans une présentation aérée qui invite à une promenade intérieure à la découverte du travail de 26 artistes. La sélection opérée par les commissaires Anissa Touati et Nathalie Guiot nous rappelle que derrière l'intelligence du geste, il y a souvent l'émergence d'une pratique presque rituelle liée à d'autres temps et à des matériaux à portée de la main.

Dans l'antichambre, la douceur pastel et veloutée des Pots pourris de Pauline Bonnet cache des céramiques toxiques dont les émaux pas complètement cuits diffusent encore d'infimes particules de plomb. Jouant des paradoxes entre objets d'art et de design, elle crée un subtil dialogue entre intérieur et extérieur, intériorité et peau de velours.

Le kimono en laine tuftée de Julie Monot nous accueille droit sur son cintre. Ce vêtement cérémoniel orné de motifs inspirés par des organismes unicellulaires est endossé par l'artiste à l'occasion de ses performances. Il en va de même pour son masque démesuré qui nous fixe de ses grands yeux ronds sur le seuil de la grande salle. L'art du recyclage, plus qu'une nécessité, est l'occasion de croiser les fils de plusieurs histoires invisibles. L'artiste colombienne Sol Calero emprunte des objets du quotidien, un banc d'un salon de barbier, une couverture de déménagement qu'elle fait dialoguer avec des motifs inspirés d'ex-voto indigènes. La série de théières non fonctionnelles, criblées d'anciennes lettres d'imprimerie, de Raphaël Tiberghien ne fera jamais couler de thé mais infuse une subtile poésie pour absorber l'empreinte d'un monde à reconstruire.

Dans l'autre pièce, une fascinante vidéo d'Hector Zamora, où des femmes, jambes et pieds nus, piétinent l'argile fraîche des poteries avec lesquelles elles transportent habituellement l'eau. C'est une prise du pouvoir et du chemin qui les guide vers la fontaine. Les monumentales poteries de Jasmine Little, incrustées de fragments de porcelaine, de graviers ou de briques concassées semblent surgir de temps immémoriaux sans appartenir à aucune époque. D'une brutale modernité, elles s'inspirent de la peinture flamande ou des poteries grecques. Une tapisserie d'Elise Peroi fait de la forêt de Soignes un paysage intime et inachevé.

Belinda Blignaut ne nous a laissé que le lit de sa performance, une couche d'humus prélevé à proximité, d'où émergent les tendres tiges d'une graminée inattendue. C'est encore la terre qu'évoque Fatiha Zemmouri dans son bas-relief comme du land art en miniature. On peut y voir les ruines d'une cité millénaire ou peut-être des runes labourées à même le sol.

Délicatement posé sur le dossier d'une chaise, le voile en porcelaine de papier de Léna Babinet est comme une parure échappée d'un conte qui donnera à celle ou celui qui s'en enveloppera le pouvoir de recycler le temps. La dimension féminine s'exprime par de nombreuses pièces et en particulier chez l'Iranienne Niyaz Azadikhah, qui a réalisé avec des ateliers de femmes une broderie où des fleurs épanouies évoquent l'émotion d'un plaisir intime qui, sous le joug des mollahs, est tabou.

The Sowers nous laisse des traces d'un art de survie, un art propre à nous guider à travers une terre en crise et à semer la beauté qui n'attend que nous pour éclore.

 

Performances et activation d’œuvres autour de l’exposition

Samedi 2 octobre de 17h à 19h
Julie Monot, See Double
Léna Babinet, Ce qui reste, Après résonance
Elise Peroi, Seuil
Visite commentée par Nathalie Guiot à 18h30

Samedi 6 novembre 15h
Léna Babinet, Ce qui reste, Après résonance
Julie Monot, Armor Amor
Elise Peroi, Seuil

 

The Sowers
Fondation Thalie
15 rue Buchholtz
1050 Bruxelles
Jusqu’au 21 novembre
Du mercredi au dimanche de 14h à 18h
www.fondationthalie.org

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.