Le blues se décline en noir

Muriel de Crayencour
04 juin 2020

Si les galeries d'art ont rouvert le 11 mai, les coiffeurs ont du attendre le 18. Nous ne savons comment cette ouverture en deux temps s'est passée au Salon d'Art, mais nous sommes quand même allés passer une tête à l'exposition du graveur Thierry Lenoir. En janvier 2019, il était dans l'expo Chroniques au Centre de la Gravure avec le regretté Frédéric Penelle et Daniel Nadaud.

Sur lino ou sur bois, ce graveur à l'humour grinçant joue du noir sur blanc avec force et un brin de désespoir. Tout est motif à rire, mais il ne faut pas trop pousser le bouchon non plus. Voyez cette Maldonne à l'enfant, qui reprend la structure d'une nativité des Primitifs flamands, sauf que l'enfant Jésus est un petit diable cornu et portant lunettes noires. Tout le monde rit sur cette image. Un rire noir et acide dont on croit entendre les éclats. Voyez Cherchez l'odeur : des hommes et des femmes en grands habits autour d'une table de jeu. Ils ont tous l'air épuisés mais fascinés par l'argent et son... odeur, qui tourne en même temps que la roulette du jeu. Piles de jetons, piles de personnages, instant fugace, gravé à jamais par le geste de la gouge du graveur fou. Mais aussi, cette belle série de portraits en buste de grands artistes belges : James E. entouré de masques, Félicien R., cerné de femmes nues, Henri Michaux et quelques maisons champignons. 

Une série quasi anatomique imaginée de la même manière que les planches d'un atlas du corps humain, reprend un œil comme un trou d'eau pour quelques pêcheurs, une vésicule comme un grenier à provisions rempli de saucissons et de jambons, une dent ou plutôt une couronne fixée dans une mâchoire noire par deux énormes vis. Thierry Lenoir travaille son humour noir à coups de noirs d'encre. Y voir un peu de ses maîtres, Ensor, Rops, y voir des idées en cavalcade, très très contemporaines, y voir aussi un acharnement, celui de la gouge qui creuse le bois ou le lino, pour mettre en blanc, en réserve, tous les êtres, tous les objets non identifiés et toutes les idées qui lui traversent l'esprit. Ça n'a pas l'air de tout repos mais c'est réjouissant.

Thierry Lenoir
The Blues-Black note

Le Salon d'Art
81 rue de l’Hôtel des Monnaies
1060 Bruxelles
Jusqu'au 11 juillet
Du mardi au vendredi de 14h à 18h30
Samedi de 9h30 à 12h et de 14h à 18h
http://www.lesalondart.be/

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.