Exhumation de la mémoire chez Meessen De Clercq

Caroline Roure
17 juin 2021

Jusqu'au 10 juillet, Meessen De Clercq présente toi et nous, une non-exposition de l’artiste d’origine vietnamienne Thu Van Tran, avec un ensemble d’œuvres produites pendant les trois confinements liés à la crise sanitaire.

Thu Van Tran investit différents médiums comme le graphite, l’argile, la porcelaine et le caoutchouc et questionne la construction de la mémoire. Elle met en exergue le passé douloureux du Vietnam et redonne une place à l’histoire coloniale de ce pays dans notre mémoire collective lacunaire. Représentée depuis de nombreuses années par Meessen De Clercq, elle a participé en 2017 à l’expo Viva Arte Viva à la Biennale de Venise et a été nommée, en 2018, au Prix Marcel Duchamp.

Pendant le confinement, l'artiste observe depuis son appartement parisien un square en face de chez elle, où la nature reprend chaque jour ses droits. Elle décide alors de cueillir certaines fleurs et d’en faire des moulages pour en garder une trace, une empreinte de ce temps particulier. Quatre moules négatifs sont présentés dans toi et nous et figurent ces fleurs absentes, mais qui ont bien été là et dont il ne reste plus que la mémoire.

A voir aussi de magnifiques dessins en graphite, dont les titres laissent perplexe : Trail Dust ou Rainbow Herbicides. Thu Van Tran est partie d’images de nuages d’épandage d’herbicide arc-en ciel, le surnom donné à des défoliants utilisés par l’armée américaine pendant la guerre du Vietnam. Ces herbicides arc-en-ciel, dont le nom est ambivalent, ont causé des ravages inestimables. Thu Van Tran a cherché à exprimer cette dualité en utilisant différentes nuances de gris. Le gris a ce pouvoir de figer le temps pour l’éternité, de le transformer en poussière. Le travail de la grisaille chez Thu Van Tran semble venir avec le temps, comme une digestion difficile.

L'artiste expose également des tableaux qui représentent des allégories du ciel et sont tous recouverts d’un voile de caoutchouc. L’artiste utilise du lait de caoutchouc qu’elle fait coaguler jusqu’à ce qu’il devienne une sorte de peau. Le travail du caoutchouc raconte l’histoire coloniale de ce matériau issu du latex produit par l’hévéa et dont la monoculture a été imposée au Vietnam au temps de la colonisation. Le travail de Thu Van Tran est ouvertement politisé et engagé. Il dénonce, outre l’exploitation des hommes et des ressources matérielles, les conséquences écologiques désastreuses de ces grandes plantations aux rendements industriels.

Toutes les œuvres de l’artiste sont imprégnées à la fois d’une histoire coloniale pesante et d’une poésie libératrice. Une série qui en témoigne assurément et qui m’a profondément frappée se compose de pierres blanches en céramique sur lesquelles des ailes d’oiseaux sont moulées avec délicatesse. Thu Van Tran prétend avoir été marquée pendant son enfance par une légende vietnamienne selon laquelle des pierres se transformaient en oiseau pendant la nuit. À d’autres égards, l’oiseau évoque cette liberté perdue pendant le temps du confinement et qu’il est temps de retrouver…


Thu Van Tran
toi et nous

Meessen De Clercq
2a rue de l’Abbaye
1050 Bruxelles
Jusqu’au 10 juillet
Du jeudi au samedi de 11h à 18h
http://www.meessendeclercq.be/

 

Caroline Roure

Journaliste