Les dames de Tjala étaient à Koekelberg

Muriel de Crayencour
19 novembre 2020

La dernière exposition chez Aboriginal Signature présentait des œuvres des artistes de Tjala, de la communauté aborigène Anangu d’Amata, au cœur d’un vaste territoire de 102 000 km2 habité par moins de 2500 habitants, dans l'APY Land du centre-sud désertique de l’Australie

Il faut vraiment se laisser happer par les grands formats présentés chez Bertrand Estrangin qui, pour chaque exposition, fait voyager des toiles roulées sur plus de 14 000 km, avant de les fixer patiemment sur châssis. Son exposition d'octobre, malheureusement fermée aujourd'hui pour cause de crise sanitaire, présentait de grands formats, peints principalement par des femmes, et beaucoup d'œuvres collaboratives. Elle est encore visible en ligne bien évidemment.

Ainsi, dans la salle centrale de la galerie, une immense toile aux tons de rose et de verts. S'y plonger permettait de se baigner dans la couleur, de se laisser emporter par le mouvement des différents motifs et des traits de la peinture : une joie. L'artiste, Wawiriya Burton (1925) raconte sans relâche, comme les autres artistes, encore et toujours les histoires de ses ancêtres. Ici, chemins et trous ressemblent à deux grandes plantes dont les tiges s'élèvent vers le ciel. Autour, des zones de rose et de vert pâle. La couleur est posée avec un fin bâton de bois, le même qui servait à tracer des signes dans le sable. A certains endroits, le trait est élargi et forme de petits mouvements dans la pâte de la couleur. Wawiriya a commencé à peindre à Tjala Arts en 2008, soit à plus de 83 ans, mais à l'origine elle était spécialisée dans les paniers et les sculptures en bois (punu). Elle est Ngangkari (guérisseuse traditionnelle) et maintient de forts liens culturels traditionnels avec son territoire. Elle a été finaliste à plusieurs reprises pour les prestigieux Telstra NATSIAA Award au Museum of Darwin en 2010, 2014 et 2016.

De chaque côté de cette peinture spectaculaire, une œuvre collaborative : points rythmés, noirs et jaunes vifs, cernés de rouge orangé ou de violet. Une fois de plus, la couleur chante et vibre, touche notre âme. Il faut se laisser faire. On plonge avec les artistes de Tjala dans des récits si anciens qu'il semble qu'on puisse s'y raccrocher. Il y a très longtemps, de nombreuses peuplades dessinaient des motifs sur différents supports. Seuls les aborigènes d'Australie en ont gardé la connaissance et la tradition. Pour nous, Occidentaux, en recherche de racines profondes, leurs œuvres sont une offrande d'une richesse et d'une émotion immense. Comme une plongée dans un passé archaïque à la fois oublié et toujours inscrit au fond de notre âme.

Un autre grand format et une autre œuvre collaborative, cette toile, Ngayuku ngura (My Country), où l'on voit distinctement les apports des unes et des autres : à gauche, des cercles concentriques tracés en pointillés, à droite, des ovales enfilés comme des perles sur un fil, dans le coin inférieur droit, comme un nuage aux tons délicats...

Janie Kulyuru Lewis (1967) se concentre la plupart du temps sur une seule couleur. Ainsi, elle décrit son pays avec un panaché de verts denses, sur lesquels serpente un long chemin (ou une rivière ?) blanc. Autour, formant des collines et des vallées, les pointillés vert eau, vert frais, vert sombre, font comme une végétation. Une autre œuvre de l'artiste se décline en rouge feu. 

Ces artistes et d'autres font l'objet d'une exposition majeure au Musée des Beaux-Arts de Rennes (Kulata Tjuta, jusqu'au 3 janvier, https://mba.rennes.fr).

"Ces histoires que les aînés partagent avec nous sont les mêmes que celles qui sont peintes sur les rochers, les grottes et sur leurs corps, explique Sharon Adamson. Même si nous avons de nouveaux matériaux et que nous dessinons sur de la toile et du papier, ces histoires sont les mêmes. Ces dessins nous aident à célébrer nos cultures et à les vivre chaque jour."

Tjungungku Walkatjunanyu - Painting Together
Tjala Arts
Aboriginal Signature
101 rue Jules Biesme 101
1081 Bruxelles
La galerie est fermée en raison de la crise sanitaire
www.aboriginalsignature.com

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.