La carte et le territoire chez les peintres aborigènes

Mélanie Huchet
21 novembre 2019

La Galerie Aboriginal Signature présente à Bruxelles la sublime et mystique exposition Resonance -The echo of the ancestors consacrée aux artistes aborigènes de Tjungu Palya.

Avant de devenir galeriste, Bertrand Estrangin était un collectionneur passionné d’art aborigène. C’est en 2015 qu’il décide de changer de vie et d’acheter cet espace lumineux de 250 m2 au fin fond du Koekelberg, devenant ainsi la plus grande galerie européenne spécialisée en art aborigène. A l’intérieur, les toiles immenses, gorgées de couleurs aux formes à la fois familières et méconnaissables. Notre œil d’Européen, pas du tout habitué, aimerait vite, vite pour se rassurer, qualifier ce genre d’abstrait ou d’expressionnisme abstrait. Ouf ! Enfin non. Car c’est à ce moment précis que le piège apparaît. Dégommez toutes vos idées préconçues, car l’acte de peindre chez ces aborigènes n’a rien de formel ou d’esthétique. Il est sacré. 

Le gardien du lieu

L’exposition présente les peintures d’une communauté d’artistes vivant dans le petit village de Nyapiri composé de vingt maisons. C’est dans le centre d’art Tjungu Palya (dans la zone que l’on appelle APY située dans le grand désert de Victoria) que les peintres travaillent leur création. Devant chacune des œuvres, la force de la lumière, des contrastes, les combinaisons de formes improbables, les mille et une tonalités utilisées pour une seule couleur, la vibration et l’émotion qui en émanent en font de purs bijoux d’esthétisme. Une fois l’admiration passée, Bertrand Estrangin explique ce que l’acte de peindre dans cette communauté signifie. Et ses explications sont plus que nécessaires (et passionnantes !) pour commencer à rentrer doucement dans ce qui est, en tant que non-aborigène de cette communauté, totalement inaccessible. Car chaque tableau raconte l’histoire d’un lieu précis. « Dans cette culture, les aborigènes ont un lien quasi ombilical avec l’endroit de leur naissance leur donnant une autorité sur leur terre. Ils deviennent le gardien de ce lieu, veillent à sa préservation et la transmission orale des histoires", raconte Bertrand Estrangin.

Une longue initiation

Mais attention, pour pouvoir peindre il faut passer par une initiation de vingt ans où le père de famille, le gardien, va apprendre à son fils (pour une fille, c’est la mère qui initie) à survivre dans le désert en lui traçant - à l’aide de végétaux, dans la profondeur de la terre rouge - une carte lui apprenant à se repérer dans le désert pour trouver de l’eau, de la nourriture, etc., mais aussi à connaître les constellations pour pouvoir s'orienter. Chaque lieu a une histoire sacrée liée au temps de la création, appelée en aborigène Le Temps du Rêve, aux cérémonies, aux rituels et autres. Une fois l’initiation aboutie, le peintre commence directement son œuvre sur la toile. L’artiste y raconte l’histoire millénaire de son lieu sacré.

Il faut, dans cette exposition, se laisser le temps pour sentir la magie, l’aura ancestrale et posséder quelques indices (voir les courts résumés des cartels). Chez Angkaliya Curtis (90 ans !) les tons sont pastel, d’une douceur à la matière duveteuse. On pourrait y retrouver presque la fameuse carte dessinée sur le sol lors de l’initiation. Ici un chemin, des trous d’eau, un serpent (que vous n’apprendrez qu’à reconnaître grâce à notre sympathique spécialiste !), ce sont dès lors les différents chapitres de l’histoire de son territoire qui défilent.

Beaucoup plus jeune, Lisa Boogar (40 ans) raconte l’histoire de la récolte de graines dans le bush représentées par de petits points minutieux envahissant la toile de façon extrêmement structurés. Mais cette toile est ici une exception car elle n’est pas sacrée. Eh oui, la jeune Lisa n’a pas encore fini son initiation ... 

Elaine Woods et son vert totalement envoûtant cartographie le pays de kuniya (un python à tapis) qui vivait dans les trous rocheux et parcourait le territoire. Ses traces laissées dans le sable y sont représentées par des lignes.

Chez Béryl Jimmy (récemment décédée) les formes concentriques presque psychédéliques racontent Watarru, un lieu ancestral traditionnel au long périple dans le but de trouver de l’eau, grâce à cette carte mentale parfaite acquise lors de l’initiation. Ici, chaque œuvre a un sens. C’est l’histoire millénaire de zones cartographiées, où le territoire est un lieu sacré présent dans les peintures de cette communauté qui convoquent et honorent leurs ancêtres tels des esprits. A l’oralité se rajoute le médium de la peinture comme garant de la transmission de l’histoire. Des œuvres magnétiques d’une communauté aborigène à la connaissance magistrale et ancestrale devant laquelle on se sent bien petit. Absolument envoûtant. Allez-y !

Resonance - The echo of the ancestors
Galerie Aboriginal Signature 
101 rue Jules Besme
1081 Bruxelles 
Jusqu’au 7 décembre
Du mercredi au samedi de 14h30 à 19h

www.aboriginalsignature.com

Mélanie Huchet

Journaliste

Diplômée en Histoire de l’Art à la Sorbonne, cette spécialiste de l’art contemporain a été la collaboratrice régulière des hebdomadaires Marianne Belgique et M-Belgique, ainsi que du magazine flamand H art  Plus portée sur l’artiste en tant qu’humain plutôt qu’objet de spéculation financière, Mélanie Huchet avoue avoir une inclinaison pour les jeunes artistes aux talents incontestables mais dont le carnet d’adresse ne suit pas. De par ses origines iraniennes, elle garde un œil attentif vers la scène contemporaine orientale qui, bien qu’elle ait conquis de riches collectionneurs, n’a pas encore trouvé sa place aux yeux du grand public.