Matisse, à fond la forme

Mylène Mistre-Schaal
13 octobre 2020

"Matisse est passé par là" annonce Ben de son écriture ronde et faussement naïve sur l’une des premières toiles du parcours. En tout cas, l'esprit de Matisse flotte bien dans les salles de l’exposition temporaire de son musée éponyme. 3e exposition de la série consacrée au 150e anniversaire de sa naissance, Tout va bien Monsieur Matisse invite huit artistes contemporains à questionner l'héritage du maître, à se l’approprier ou à le réinventer. Avec humour, sur le ton de l’hommage, du clin d’œil, ou pour mieux faire un pas de côté.

Matisse, influenceur de la modernité

Comme toutes les grandes figures de l’art moderne, Matisse fait office d’incontournable dans notre répertoire visuel. Si le grand public est toujours aussi friand du maître, que reste-t-il chez les artistes d’aujourd’hui de ses œuvres à la fraîcheur absolue, de ses lignes simples, libres et légères et de son odyssée de la couleur ? Tout va bien Monsieur Matisse rassemble deux générations d’artistes aux horizons divers. Etablis ou émergents, c’est avec une grande liberté et une diversité de moyens réjouissante qu’ils répondent à l’appel.

Un premier trio composé de Ben, Marco Del Re et d’Erró, ouvre les premières salles du parcours. Après les détournements joyeux de Ben, dont un Matisse du pauvre bien senti, les voluptueuses toiles de Marco Del Re affirment leur filiation directe et assumée avec Matisse : intérieurs saturés de couleurs, motifs omniprésents qui dessinent les contours d’un monde onirique où le fond et la forme se confondent. On y repère même quelques citrons en nature morte et, sur l’une ou l’autre toile, un bocal rond où tournent des poissons rouges.

Plus loin, c’est le répertoire matissien digéré par la pop-culture des années 60 qu’empoigne le peintre islandais Erró. Omniprésent, le visage de Matisse surmonté de ses petites lunettes rondes, l’érigent en icône des avant-gardes sur fond de culture de masse. Notons la présence de la toile monumentale The Background of Pollock, prêtée pour l’occasion par le Centre Pompidou. A point nommé, elle évoque les méandres de l’inspiration et les références qui se bousculent dans l’esprit de tout créateur.

Déclinaisons contemporaines

En laissant libre cours à la création contemporaine, le second volet de l’exposition est sans doute le plus excitant du parcours. Surgissent des noms que l’on connaît moins, qui apportent le plaisir de la découverte et séduisent par leur originalité et leurs résonances actuelles. C’est le cas des œuvres à fleur de peau de la jeune artiste tunisienne Rania Werda. Gravées et imprimées à même le cuir, elles saisissent une série de portraits de femmes voilées-dévoilées. Le corps et le visage parés de tissu, ces anonymes se dissolvent presque dans l’ornement foisonnant de l’arrière-plan. Le motif et le textile, devenus ambigu, prennent leurs distances avec les odalisques mâtinées d’orientalisme de Matisse. Une relecture volontairement militante au prisme des combats du XXIe siècle.

Le textile, encore, fait le lien avec le collectif KRM, dont les étonnants patchworks racontent l’itinéraire des nomades du Sahara. Composés de fragments de tissu glanés dans le désert et ravaudés en compositions abstraites, leurs œuvres cartographient les turbulences d’un mode de vie itinérant. Un fil rouge tout trouvé avec Matisse, collectionneur passionné de tissus depuis toujours et qui n’a cessé de puiser couleurs et motifs dans le froissement des étoffes d’ici et d’ailleurs.

Du textile au papier, il n’y a qu’un pas. Légères et poétiques, les sculptures de Frédéric Bouffandeau ne peuvent que rappeler les papiers découpés gouachés du peintre (qu’il faut aller admirer un étage plus haut, dans les collections permanentes du musée Matisse !). Déposées dans les jardins et la cour du musée, leurs contours dansants se font tantôt oiseau, feuille ou aile de papillon et célèbrent, en toute simplicité, la renaissance permanente de la forme.

Tout va bien Monsieur Matisse fait naître des échos, esquisse quelques filiations et rappelle à quel point l’œuvre du maître est plurielle dans le regard des autres. En empruntant des voies multiples (de la sculpture à l’abstraction ou la photographie), les artistes présentés répondent en cœur : non, l’oasis Matisse n’est pas prête de se tarir !  

Tout va bien Monsieur Matisse
Musée départemental Matisse
Le Cateau-Cambrésis, France
Jusqu'au 17 janvier 2021 
Du lundi au dimanche de 10h à 18h (fermé le mardi)
https://museematisse.fr/

Mylène Mistre-Schaal

Journaliste