Bruges, entre rêve et cauchemar

Gilles Bechet
30 juin 2021

Pour la nouvelle édition de sa triennale, la ville de Bruges ouvre ses rues et ses places pour accueillir les oeuvres de 13 artistes et architectes, tandis qu'une expo de groupe occupe le Poortersloge.

En lançant la première Triennale de Bruges en 2015, le bourgmestre de l'époque, Renaat Landuyt, avait l'ambition de faire rayonner sa ville autrement que par son glorieux passé. Disséminées un peu partout dans la ville, des installations d'artistes et d'architectes contemporains font résonner l'espace urbain en créant des ponts et des questionnements entre passé et présent. Pour sa troisième édition, la manifestation garde cette idée de promenade à la découverte de 13 sculptures-installations sur les places, dans des églises, des musées et sur le long des canaux de la Venise du Nord avec, cette année, l'envie d'également élargir le parcours au-delà du centre-ville historique.

Un autre monde

L'artiste mexicain Héctor Zamora a choisi le parc de la maison du poète Guido Gezelle pour assembler une impressionnante installation qui offre une vue imprenable sur la ville. Autour du majestueux pin noir d'Autriche qui s'élève dans le jardin clos, il dresse un échafaudage qui semble étrangler l'arbre, alors qu'en fait il ne le touche pas. Un geste artistique qui rappelle les lianes grimpantes qui enserrent un arbre sacré de la foret amazonienne. En grimpant sur l'échafaudage par une passerelle qui s'élève en spirale jusqu'à plus de 40 mètres autour du conifère, le visiteur se glisse dans un autre monde poétique entre nature et architecture.
Cette édition 2021 a été produite dans des conditions particulières liées au confinement et aux mesures sanitaires. Les oeuvres participatives de Amanda Browder en sont la touchante expression. Avec les habitants, l'artiste américaine a conçu et cousu des puzzles textiles qui couvrent comme des étendards des murs et bâtiments en différents points de la ville. Débordant de couleurs et d'associations ludiques, ces installations rassemblent des pièces de tissu qui portent en elles des souvenirs intimes, parfois douloureux, liés à la pandémie. L'une d'entre elles habille une tour métallique du House of time, un ancienne friche industrielle transformée en un lieu magique par l'intervention des allemands de Raumlabor pour la Triennale 2018.

Nids d'oiseaux

Le plaisir d'une triennale est liée au surgissement inattendu d'une œuvre au détour d'un vieux mur. C'est le cas avec l'installation de Henrique Oliveira sur une des plus anciennes portions des remparts de la ville. Ce qui qui ressemble à priori à des racines monstrueuses émergeant d'un conte de fées est une sculpture réalisée avec des déchets de bois de construction que l'artiste brésilien a découpé en lamelles qu'il a assemblées et collées. Prolongeant la présumée maison occupé par Jan Van Eyck, l'américain Jon Lott a installé une maison-structure vide qui prolonge en miroir la bâtisse du XV ème siècle. Il faut lever les yeux pour repérer un des nombreux nids d'oiseaux que l'argentin Adrián Villar Rojas a disposé sur les façades et anfractuosités de la ville comme des liens invisibles entre l'art et la nature que les oiseaux du cru ont été les premiers à adopter. Avec Danse Macabre, Hans Op de Beeck installe devant l’Église Sainte-Walburge un carrousel figé dans une matière minérale monochrome. Une attraction foraine fantomatique silencieuse qui ne tourne que dans les têtes. L'installation de Nadia Kaabi-Linke au Burg, peut, elle aussi, faire penser à un carrousel. L'artiste tunisienne installée à Berlin a emmené de sa ville d'adoption un banc circulaire qu'elle a complètement couvert de pointes supposées éloigner les pigeons. Installé en un haut lieu de pouvoir provincial et communal brugeois, la sculpture interroge nos capacités d'ouverture à l'autre, qu'il soit SDF sans papier ou migrant.

Vacuités mélancoliques

Au Poortersloge, l'exposition La ville poreuse réunit une quarantaine de sculptures, photographies, peintures dessins ou vidéos réalisés par des artistes majoritairement belges. Conçues en 2020 en plein confinement les œuvres prolongent la thématique de la triennale entre rêve et trauma, restituant le sentiment ambivalent de repli sur soi, d'éloignement de la nature et de la menace sourde d'un danger invisible.
Dans les différents espaces imbriqués de l'ancienne Loge des Bourgeois, les œuvres se succèdent dans un ensemble très cohérent. On prend sa respiration avec Ana Torfs pour fixer le vertigineux Grand Nada de Thierry De Cordier. Rassurante avec le sensuel pastel tropical de Narcisse Tordoir, la nature peut aussi se révéler inquiétante avec les plantes carnivores de Julie Villard et Simon Brossard ou étrange avec la cascade de bronze de Filip Vervaet. La récupération et le recyclage pour sortir du repli sur soi, c'est ce que nous propose Willem Boel avec ses pare-feu filiformes ornés de gouttes de peinture en guirlande ou dans les minutieuse architecture miniature en papier et carton de Caroline Van den Eynde. L'espace domestique vire au cauchemar avec les intrus trash de Enrique Marty, le montagnard figé dans le bois de Stefan Papco ou le baiser mutant de Thomas Lerooy. A l'étage, Joelle Dubois explore les vacuités mélancoliques de nos vies digitales. Avec sa rangée de thermomètres remplis d'un liquide sanguin, on ne sait pas trop de quoi ou de qui, Serna Bekirovic veut prendre la température. La menace nucléaire qui a fait trembler des nations ne sera pas éteinte avant des milliers d'années nous avertissent Cécile Massart et Emilio Lopez-Menchero avec son installation introspective qui interroge les archives du centre de recherche nucléaire de Mol où son père a travaillé.

TraumA
Triennale Brugge 2021
Jusqu'au 24 octobre 
www.triennalebrugge.be

 

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.