Triple résidence au Centre de la Gravure et de l'Image imprimée

Gilles Bechet
12 mai 2022

Delphine Desguilage, Eleni Kamma et Denicolai & Provoost exposent le fruit de leur résidence au CGII de La Louvière.

Le rôle d'une institution culturelle n'est pas uniquement de montrer mais aussi de produire et par-là de soutenir la création artistique sur un territoire. Parfois relégué au second plan, ce rôle primordial pour les artistes est au centre de Résidences, que propose le Centre de la Gravure et de l'Image imprimée. Les trois expositions qui s'ouvrent ce printemps sont l'aboutissement de l'appel à projet Un futur pour la culture lancé, au peak de la pandémie, par la FWB et de la sélection sous la direction d'Emmanuel Lambion de trois projets artistiques développés sur le terreau louviérois.


Narration fragmentée

Artiste pluridisciplinaire, la Bruxelloise Delphine Deguislage articule son travail sur la projection du corps et de l'image de la femme dans l'espace public comme dans l'espace intime. Des slogans, des archétypes, des matières et des gestes qui construisent une narration fragmentée et conditionnée. Par la diversité de ses pratiques, sculpture, collage numérique, photo ou artisanat textile, elle déconstruit avec humour et ambiguïté la puissance des stéréotypes machistes et familiaux. Le territoire qu'elle a choisi de faire parler est celui de la collection du Centre de la Gravure, et plus particulièrement des œuvres de femmes artistes. Les images d'Anne Dykmans, Louise Bourgeois, Françoise Pétrovitch dialoguent avec celles de Deguislage dans un basculement entre l'extérieur, la nature ou l'espace public, et l'espace intime avec ses essuies de bain brodés d'injonctions ou ce patchwork créé à partir de vêtements paternels et maternels qu'elle a joliment appelé Parents Dépareillés.

Artiste d'origine grecque, vivant et travaillant actuellement entre Bruxelles et Maastricht, Eleni Kamma n'avait jamais mis les pieds à La Louvière et ne connaissait rien de son folklore ni de son ressenti collectif. Comme elle le fait dans chacun de ses projets, elle s'est plongée dans les archives de la Ville, mais surtout elle a rencontré des associations et des habitants pour, avec eux, interroger le passé et réfléchir à l'avenir. Elle a ainsi fait remonter les thèmes du carnaval et du masque, qui entraient en résonance avec son propre travail sur la théâtralisation de l'espace public. L'intrigante question bilingue qui donne son titre à son exposition est empruntée à un projet littéraire et poétique mené par André Balthazar et Pol Bury dans la revue Daily-Bul. Jeu de masques et de dévoiement pour révéler l'identité multiple des artistes derrière leur pseudonyme. Avec toute la matière ainsi récoltée, l'artiste a construit une exposition protéiforme comme une balade dans les méandres du cerveau de la cité des Loups. Les œuvres de la collection du Centre de la Gravure s'exposent aux côtés de textes, dessins, costumes et accessoires de personnages issus de performances d'Elena Kamma, des proverbes, des photos du passé ouvrier de la ville, un touchant leporello et un costume collectif, comme une hydre à plusieurs têtes, dont les motifs et impressions ont été réalisées par des Louviérois.


Détachement warholien

Le duo Denicolai et Provoost, dont on connaît l'imprévisibilité et la multiplicité du travail, avait eu un premier projet à La Louvière autour d'un panneau d'affichage public. Il n'a pu aboutir, mais ils en ont gardé le médium en le dévoyant de sa finalité. Les panneaux de signalisation autoroutière sont fabriqués dans une matière très particulière dont la surface se compose d'une mosaïque de petits éléments réfléchissants. Avec ce matériau nouveau pour eux et au potentiel inexploité, ils ont fait deux choses. Ils l'ont ramené du bord de route à l'intérieur d'une salle de musée. Et ensuite, ils ont complètement court-circuité leur fonction signalétique en faisant apparaître sur ces panneaux des dessins abstraits réalisés à la tablette numérique.

Dans leur exposition, ils jouent avec la taille, parfois assez petite, et avec le signe. On peut y voir des aplats de couleur, des traits, des amorces d'écriture. Ce sont des signes qui ne nous guident pas, ne nous informent sur rien et paradoxalement nous invitent à regarder encore mieux. Avec un détachement tout warholien, le duo précise qu'il n'y a dans ces panneaux rien d'autre que ce que le spectateur voudra bien y voir et, de leur part, un plaisir évident à détourner les codes et à explorer un nouveau médium. Quant au titre, emprunté à une chanson de Franco Battiato, c'est une autre fausse piste et un clin d'œil à l'italianité de la cité des Loups

L'exposition s'accompagne pour les trois artistes de multiples reproductions en édition limitée. Une sérigraphie pour Delphine Deguislage, une risographie pour Eleni Kamma et une impression sur bois de Denicolai & Provoost.

 

Résidences
Delphine Deguislage
Archetype Canon
Eleni Kamma
Qui Who Are Vous les Louviérvoix ?
Denicolai & Provoost
La stagione dell'amore
Centre de la Gravure et de l’Image imprimée
10 rue des Amours
7100 La Louvière
Jusqu’au 24 juillet
Du mardi au dimanche de 10h à 18h
www.centredelagravure.be

 

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.

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